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Agir le monde par la culture, par l’émotion

La présence et l’action de la finance ne sont tolérables qu’à concurrence des services qu’elle rend effectivement à l’économie productive.
Frédéric Lordon

Une pièce de théâtre, un film, un livre, une chanson, une bande dessinée peuvent-ils remplir un objectif politique ? Pour Frédéric Lordon, sociologue et économiste, la réponse est : oui.

Dans la postface de sa pièce « D’un retournement l’autre », il écrit que les idées seules, même bonnes, ne suffisent pas à changer les esprits, tandis que les émotions artistiques (ici le théâtre), peuvent créer des déclics et entraîner des mutations dans les comportements…

« D’un retournement l’autre », sous-titré « Comédie sérieuse sur la crise financière en quatre actes et en alexandrins », nous plonge au coeur des mondes de la finance et du pouvoir et nous raconte de façon jouissive une crise économique.

L’émotion donc : l’humour.
D’un langage abscons :
J’ai mal pricé mon swap et mon spiel a losé, J’ai été un peu long et j’aurais dû shorter…

De la flatterie du premier conseiller : Au moment où le monde chancelle Çà n’est pas du côté d’Obama ou Merkel Que viendront la lumière et le jaillissement : Ce sera de la France et de son président.

De l’orgueil démesuré du président : Je suis monothéiste et le seul dieu c’est moi.

Des métaphores désabusées du deuxième conseiller :
Car nos amis banquiers n’ont pas pleuré les doses, Ils se sont biturés sans craindre la cirrhose : Tous ensemble ils ont pris une telle marmite, Alternant le champagne et le Château-Lafite, Qu’à la fin, c’est fatal, de pareil muflée Ils se sont répandus à tout dégobiller.

L’émotion encore : les surprises que recèle le scénario avec, comme l’indique le titre, les retournements multiples.

Acte 1 : Les banquiers découvrent avec stupeur leur faillite au début de la crise financière. Ils décident de se retourner vers leur pire ennemi, l’État, pour en faire leur sauveur.

Acte 2 : C’est le président de la république qui découvre son impuissance sur l’état de l’économie. Après avoir rencontré les banquiers et refusé de les aider, il retourne sa veste, refusant les mesures qui pourraient, comme le pensent Frédéric Lordon et d’autres, réduire radicalement l’instabilité structurelle des marchés financiers.

Acte 3 : Réunion politique en présence du président de la république où ce sont essentiellement les banquiers qui parlent pour commenter le retour à la prospérité financière et l’amélioration de leur bilan, sans que l’état de l’économie ne se soit pour autant amélioré. D’accusés potentiels, ils se muent en accusateurs du peuple et des hommes politiques qui l’exciteraient, le président de la république ne souhaitant plus que moraliser la finance.

Acte 4 : Le pouvoir politique découvre que c’est maintenant lui qui porte la faute sous le nom de dette publique. Les banquiers poursuivent leurs accusations, c’est la dette publique qui conduit les marchés financiers à une nouvelle situation de panique dont le seul remède est le plan d’austérité.

La dernière scène de l’acte 4 est le retournement final, lorsque la prise en compte des événements économiques passés conduit le peuple à une révolution politique profonde.

C’est l’insurrection qui vient… Si l’humour est toujours présent, une autre émotion nous étreint alors : le désir.

L’émotion dissipée, le rideau baissé, la réflexion s’installe et les échanges fusent :

- Cette pièce de Frédéric Lordon est un acte artistique pour diffuser des informations sur le système économique et nous aider à le comprendre, mais c’est également un outil de propositions alternatives contrairement à ce que, très souvent, on nous apprend dans nos écoles…

- Lorsqu’on présente l’option sciences économiques dans l’enseignement secondaire, on lit des trucs du genre : « Faire comprendre aux élèves la spécificité et la finalité des différents agents économiques, situer des agents au sein de l’économie de la nation, préparer chacun d’entre eux à maîtriser l’information sur l’environnement économique et social dans le but de se préparer à l’exercice d’une citoyenneté. »

- Avec des cours de droit, de comptabilité, à grand renfort d’équations et de courbes permettant aux sciences économiques de revendiquer un statut scientifique et prétendre ainsi montrer la voie aux autres sciences sociales. Mais qu’en est-il des systèmes ? Des alternatives ?

- Le discours ambiant, tout le monde le connaît : c’est ça ou la nationalisation !

- Et la nationalisation c’est l’oeuvre du diable !

- Une théorie cryptocommuniste…

- Les kolkhozes…

- Le goulag…

- La Corée du Nord !

- La conclusion, c’est TINA Thatcher : « There Is No Alternative »

- Lordon, avec le personnage du deuxième conseiller, fait entendre une voix autre chargée de mettre en mots les critiques et les incohérences des politiques choisies et aborde d’autres voies. Dans l’acte 1, c’est comment les acteurs financiers prennent des décisions (acheter, vendre) sur les marchés en se référant au jugement commun d’autres acteurs financiers plutôt qu’à ce que produisent les entreprises et à leurs rentabilités.

- Il évoque aussi les traders dont la rémunération est à la hausse lorsqu’ils font des plus-values et qui devrait être à la baisse lorsqu’ils font des moins-values.

- Dans les actes 3 et 4, il aborde la connivence sociale qui lie les preneurs de décision et brouille les cartes faisant parler politique aux banquiers et faisant prendre aux politiques des décisions contraires à l’intérêt général.

- Bourdieu !

- C’est ainsi, que le président peut croire en la vertu des politiques d’austérité pour rétablir la situation des finances publiques, alors même que la dette publique n’est que la conséquence des politiques de sauvetage des banques mises en oeuvre suite à la crise financière.

- Et aux politiques de relance chargées de soutenir une activité plombée par la raréfaction du crédit.

- Là, je ne comprends pas.

- Si on creusait la question ?

Post-scriptum :
Suite à la pièce, nous avons appris qu’à partir de 1992 et le Traité de Maastricht, les pays de l’Union Européenne ont renoncé à la possibilité d’emprunter à un taux très bas auprès de la banque centrale.
Que ces pays sont désormais obligés de s’adresser aux banques privées qui prêtent à des taux fixés par les marchés internationaux de capitaux.
Que ces mêmes banques empruntent, elles, à la banque centrale à un taux très bas.
Que nos banques ne peuvent accorder de crédits que dans une certaine proportion de leurs propres ressources.
Que nos banques peuvent se défaire du crédit qu’elles ont accordé et de le revendre sous la forme de créances négociables sur des marchés ad hoc et ainsi d’accroître leurs ressources.
Que ce droit (règlement ?) se nomme titrisation...

Après toutes ces émotions et cogitations, Nous voilà éveillés, peut-être un peu moins cons. Exit les discours creux, intox et impuissances, Vive l’action, les sensations, la connaissance.(1)

(1) Outre les connaissances acquises à l’occasion de cette expérience culturelle, nous avons aussi repris goût à l’écriture en alexandrins – poil aux mains !

Sources :
LORDON Frédéric, D’un retournement l’autre, Editions du Seuil, 2011
MORDILLAT Gérard, D’un retournement l’autre - Le film !, 2012
http://www.lesmutins.org/le-grand-retournement-gerard-mordillat



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