Aliénation

Aliénation. En voilà un drôle de mot... difficile, ambigu et parfois considéré comme dépassé ou démodé. Comme d’autres mots, il prend plusieurs sens et peut s’utiliser dans des domaines aussi divers que la médecine, le droit ou le social.

Les sens – l’essence – du mot

L’aliénation renvoie à l’idée d’avoir perdu son libre arbitre, sa liberté, sa raison. Éthymologiquement, ce mot découle “ d’alienus ” – qui appartient à un autre – et “ d’alienatus ” – celui qui ne s’appartient pas. Par extension, cette expression signifie également “ rendre autre ” ou vendre, transférer la propriété... perdre l’affection... et enfin, rendre hostile.

Le verbe “ aliéner ” renvoie quant à lui au fait d’aliéner l’esprit, de rendre fou. Certains considèrent d’ailleurs l’ “ a-lien-é ” comme un individu sans lien, asocial, antisocial voire anormal, caractériel, différent. Ce terme renvoie aussi à l’aliénisme, qui définissait une science médicale traitant des maladies mentales entre le XVIIIe et le XIXe siècle. La fin de l’aliénisme est d’ailleurs souvent considérée comme la dernière étape avant la naissance de la psychiatrie. Pour d’autres, la découverte de la psychiatrie va de pair avec la mise en place d’un ordre et d’un contrôle psychiatriques. C’est un moment historique “ où les appareils de contrôle transforment leurs techniques autoritaires coercitives en interventions persuasives – manipulatrices ” (Castel, 1976). Cet ordre et ce contrôle psychiatriques continuent à prendre place aujourd’hui ; Olivier Labouret n’hésite d’ailleurs pas à parler d’un nouvel ordre psychiatrique dans lequel est affirmé à la fois le primat du sécuritaire sur le sanitaire et celui de la norme sur la santé.

L’aliénation : un concept central dans le Marxisme

L’histoire de la pensée s’est à plusieurs reprises appuyée sur ce terme. Si des philosophes comme Hegel, Feurbach ou Rousseau en ont traité, l’aliénation a également occupé une place centrale dans l’oeuvre de Marx. Il faut cependant souligner que Marx a peu à peu pris des distances par rapport à ce terme. Il existe différentes interprétations pour expliquer cette mise à distance.

“ Pour Marx, il faut comprendre pourquoi l’homme a besoin de la religion qu’il qualifie d’opium du peuple. C’est pourquoi si Marx dans ses premiers écrits utilise à son tour le terme d’aliénation, c’est pour l’appliquer à l’analyse du travail salarié, l’aliénation essentielle étant, selon lui, de nature économique et sociale. En vendant sa force de travail, le travailleur devient étranger à son travail, considéré aussi bien en tant que processus (le travail est divisé, parcellisé) qu’en tant que produit (qui échappe au travailleur salarié, puisqu’il n’en est pas le propriétaire). L’aliénation recouvre ici à la fois une dépossession psychologique et une dépossession économique. Cette ambiguïté amène Marx à renoncer à l’usage de ce terme et à parler d’exploitation et non d’aliénation lorsqu’il s’agit de décrire des rapports sociaux de production et d’idéologie lorsqu’il s’agit de rendre compte de la façon illusoire dont les hommes se représentent leurs conditions matérielles d’existence. ” (Clément, Demonque, 1994).

D’autres auteurs vont dans le même sens :
“ Qu’est-ce à dire ? Sinon que l’aliénation n’a pas seulement perdu sa place centrale, mais sa propre maîtrise en tant qu’elle n’est plus ce qui explique mais ce qu’il s’agit d’expliquer. Elle ne gouverne plus ce qui explique mais ce qu’il s’agit d’expliquer. Elle ne gouverne plus. Elle est au contraire soumise à des conceptualisations, celle du fétichisme ou de la réification qui ne tiennent même pas leurs raisons d’elles-mêmes, mais de ce socle qui les produit comme sa propre mystification, le mode capitaliste de production. ” (Bensussan, Labica, 1982).
Rappelons ici que le terme “ aliénation ” fut interdit en URSS à partir de 1931-1932 et que par la suite, de nombreux courants de pensée se sont basés sur les travaux de Marx pour étudier les liens entre l’individuel et le social.

La thérapie institutionnelle et la psychanalyse

Dans le mouvement de thérapie institutionnelle, l’aliénation occupe une place prédominante, en particulier chez le psychiatre Jean Oury qui y consacra son séminaire de 1990-1991. Pour celui-ci, l’aliénation trouve l’une de ses racines lors du tournant de la fin du XIIIe siècle où l’on voit apparaître la distinction entre “ sujet ” et “ objet ”. Cette distinction entraîne avec elle une simplification excessive des problèmes. Cette simplification a lieu avec le développement des sciences expérimentales, mais aussi avec les querelles théologiques, les premiers rudiments du capitalisme et l’avancée de celui-ci grâce à l’industrialisation (Oury, 1991).

Oury tâche de démontrer comment aliénation sociale et aliénation mentale sont à la fois différentes et semblables, soulignant que l’aliénation sociale procède comme une extermination sournoise. Il considère que l’articulation entre aliénation sociale et aliénation psychopathologique se situe au niveau du domaine pathique – niveau émotionnel, expressif, de nos perceptions immédiates (opposé à ce qui est cognitif, analytique). L’un des termes clefs à ce propos est celui de séparation, qui nous force à devoir faire avec l’innomable et le désir (Ibidem).
L’État, gestionnaire de la culpabilité objective, “ suraliène ” l’individu. “ Cette culpabilité objective est la plate-forme à partir de laquelle il y aura des accidents, des existences marginalisées, des systèmes névropathiques, des somatisations, etc... qui installeront de plus en plus l’individu dans une dépendance vis-à-vis des fonctions socio-sanitaire de l’État. Mais ne peut-on pas dire qu’à l’arrière plan, il y a quelque chose de l’ordre du surmoi ? Le surmoi est certainement là en attente (...) ” (Oury, 1992).

Pour Oury, quiconque s’engage dans ce travail sur l’aliénation doit savoir qu’il s’agit d’une remise en question radicale de ce que l’on fait. Il s’agit pour chacun de l’articuler, de choisir des opérateurs, tel celui du politique. Il termine son séminaire par l’idée selon laquelle il faut commencer par travailler avant de parler, ajoutant : “ L’étude de l’aliénation, c’est un travail gigantesque. Et c’est pour ça qu’il faut garder les pieds sur terre et ne pas se laisser séduire par les “ idéologies ” qu’on vous vend en série... ” (Ibidem).
Pour Pierre Delion, la psychiatrie se doit de répondre des deux niveaux de l’aliénation, il en est de même pour la souffrance qui peut être tant psychique que sociale. “ Ainsi dans certains cas, si une psychothérapie individuelle est possible, l’accueil du patient sur la “ tablature institutionnelle ” (Oury) lui permet de se frayer un chemin “ désaliénant ” (Bonaffé) vers les autres, ce qui aura en retour une grande “ efficacité ” sur son travail psychothérapeutique. Pour d’autres, le travail sur la désaliénation sociale aura tout intérêt à se faire dans la cité, en s’appuyant sur des relais (Delion, 1977) avec lesquels il convient donc de tisser des liens à partir de la notion de E. Dupréel (1959), celle des “ rapports complémentaires ” ” (Delion, 2005).

L’aliénation a également occupé une place cruciale en psychanalyse, notamment chez Freud, dont l’une des avancées conceptuelles les plus importantes est la surdétermination. Tout ce que l’on fait, ce que l’on pense, ce que l’on désire est en grande partie “ surdéterminé ” par quelque chose à quoi l’on n’a pas directement accès. Chez Lacan, on retrouve le terme d’aliénation dès le début de ses travaux. Celui-ci parle du vel de l’aliénation, qui comporte une logique, celle du choix forcé : “ Lacan souligne l’originalité de ce vel où il ne s’agit plus de l’exclusion, au niveau imaginaire, d’un “ Toi ou moi ”, mais d’un choix où l’enjeu se limite apparemment à la conservation (ou non) de l’autre terme, avec une mise en place d’une dialectique de l’écornage. ” (Kaufmann, 1998).

L’aliénation aujourd’hui

Le terme d’aliénation est aujourd’hui moins utilisé. Peut-être pouvons-nous lier cela aux crises du communisme et aux critiques du marxisme, ou encore aux nouvelles conceptions de la liberté ainsi qu’à l’arrivée de nouveaux termes tels la manipulation, le piège, la mystification. En effet, tous ces termes renvoient à une certaine vision de la vérité ainsi qu’à une certaine conception de la science qui s’appuie d’avantage sur une approche quantitative que qualitative, s’appuyant précisément sur le fait que nous sommes aliénés.
Dans les années 1970 s’est développé le mouvement de l’antipsychiatrie. Ce courant psychiatrique, issu de l’Angleterre, a rapidement trouvé des échos dans toute l’Europe, mais également au niveau mondial et en particulier aux USA. Il remettait en question tant ce qui était considéré comme maladie que le fonctionnement des structures psychiatriques de l’époque. On peut dire que ce mouvement a ainsi visé la désaliénation tant au niveau de la maladie qu’au niveau de l’institution. Ce mouvement a également entraîné un débat à propos de l’asile et de la création de secteur. Une sectorisation s’est ainsi mise en place à la fois comme opération de décentralisation de l’hôpital mais aussi pour la création de nouveaux lieux et liens communautaires. Serge Klopp, infirmier à Etampe et membre du collectif des 39, précise bien les enjeux de cette situation, questionnant ainsi la place et le statut qui seront laissés aux patients dans l’avenir :
“ Le problème étant de savoir si nous allons vers une nouvelle étape du mouvement de désaliénation ou si au contraire nous allons vers un retour de l’asile. Un asile cette fois non pas relégué loin de la cité, mais un asile au coeur de la cité. (...) Pour qu’il y ait désaliénation, cela passe à mon sens par la reconnaissance de deux termes qui fondent leur identité (ndlr : l’identité des patients) :

− le statut de citoyen
− leur réalité de Sujet en souffrance psychique

Tant qu’on aura pas intégré cela, le mouvement de désaliénation ressemblera toujours à un éternel recommencement. C’est d’ailleurs une des questions posées par le développement de la réhabilitation psycho-sociale. En effet au nom du principe louable de reconnaissance de leur statut de citoyen, celle-ci ne porte-t-elle pas en elle le germe d’une négation de leur réalité de Sujet en souffrance psychique ? Ce qui reviendrait à dire qu’ils n’ont plus besoin de soins spécifiques. Et pour les plus malades d’entre eux, les psychotiques au long-cours et autres récurrents, ceux pour qui le secteur a inventé il y a près de 50 ans, ceux qui de toute évidence ne sauraient vivre durablement de manière autonome, on leur reconnaitrait un statut d’handicapé. Statut d’handicapé qui leur permettrait de bénéficier éventuellement de structures d’hébergement dans le médico-social. Ainsi la psychiatrie semble balloter contradictoirement entre un modèle bio-médical et un modèle médico-social. Si l’on veut développer une psychiatrie progressiste, il nous faut dépasser cette contradiction en nous situant justement entre ces deux modèles. Nous devons rester dans le champs sanitaire, mais en nous déployant dans le champs du social. ” (Klopp, 2000).

Conclusion

Le terme d’aliénation nous est très utile et pourtant, en même temps, nous devons être attentif à ce qu’il suppose. Comme le font remarquer Boudon et Bourricaud, “ la notion d’aliénation peut être présentée comme dérivée du désir de rencontrer une démocratie “ réelle ” (C.Wright Mills), ou de la désillusion du progrès et du désenchantement (Weber). ” (1982)
C’est donc un terme qui est fort chargé de ce qui nous échappe et pourtant avec lequel nous avons à faire. Il est certainement au coeur de nos débats actuels, car il est directement lié à ce que nous pensons de la réalité. Sommes-nous toujours aussi sûr de cette liberté, présentée comme fondement tant de la démocratie que de l’amour ?



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