Démocratie : dépasser les mots

Les CEMEA travaillent depuis toujours pour que chacun soit plus à même d’agir dans son environnement. Avec le souci d’une cohérence qui allie sens politique de l’action et modalités opératoires qui participent de ce sens. Cette dynamique, ancrée dans la société, contribue à un renforcement de la démocratie visant à ce que chacun soit plus en prise tant avec sa propre destinée qu’avec celle de la société.

Franck Lepage, invité à l’occasion de notre soixantième anniversaire, déclinait dans son spectacle (Lepage, 2006) une définition élaborée par Paul Ricoeur de la démocratie :

“Est démocratique une société qui se reconnaît divisée, c’est-à-dire traversée par des contradictions d’intérêts, et qui se fixe comme modalité d’associer à parts égales chaque citoyen dans l’expression, l’analyse, la délibération et l’arbitrage de ces contradictions. [..] Il y a quatre temps dans ce processus démocratique et l’expression n’est que le premier temps. Une fois que vous avez la liberté d’expression, vous n’avez toujours rien fait ! […] Tant que vous n’attaquez pas le deuxième temps de la démocratie, qui est l’analyse. L’analyse politique. […] Vous n’avez rien fait.”

Cette définition reconnaît les contradictions d’intérêts au coeur de la société, ce qui implique nécessairement de les traiter plutôt que de les gommer et éloigne, par voie de conséquence, les tenants de la pensée unique, des solutions simples voire simplistes.

Et l’intention exprimée dans le traitement de ces contradictions se veut égalitaire, associant chacun à parts égales. Que la société soit l’affaire de tous, une revendication laïque selon la définition qu’en donne Guy Haarscher : Laos veut dire peuple. L’Etat est l’Etat de tout le peuple et pas seulement ceux qui pratiquent une religion ou une autre (Haarsher, 2009). Les CEMEA partagent cette revendication en dépassant le cadre de la pratique religieuse.

Un homme/une femme = une voix. “Une voix qui s’élève de la foule et qui a des chances d’être entendue…” L’expression, première étape du processus démocratique décrit par Ricoeur, ne peut exister seule : les mauvaises langues opposeront la dictature (Ferme ta gueule) à la démocratie (Cause toujours).

S’arrêter à l’expression (vendue abondamment sous toutes les formes comme la panacée universelle, en poudre, en gel…), c’est prôner un modèle qui rend vainqueurs les maîtres des mots et de la rhétorique face au peuple qui reste muet ou, au mieux, bégaie ou bafouille devant tant d’aisance verbale…

Ainsi, d’innombrables dispositifs sont mis sur pied pour faire parler les jeunes, les enfants, les vieux, les malades, les riches, les pauvres, les timides, les obèses, les immigrés de la 3ème génération, les “pipoles”, l’opinion publique…
La sphère médiatique alimente le phénomène à souhait, tant le public est friand des témoignages qui transpirent le vécu. Et l’associatif, souvent, se laisse emporter par la déferlante, l’expression devenant “citoyenne” par essence.

Mais qu’on ne s’y trompe pas : s’arrêter à l’expression, ce n’est pas de la démocratie, c’est du témoignage. Ni plus, ni moins.

Au-delà de l’expression, il faut prendre le temps de l’analyse, distance nécessaire qui permet d’appréhender les choses selon un ou plusieurs points de vue, de décortiquer le fonctionnement du monde (articulant perceptions et théories, culture et expérience). Un processus qui ouvre à la complexité et inscrit le processus démocratique non comme une fin en soi (quasi incantatoire) mais comme une dynamique qui met les individus en prise directe avec le monde : pour le comprendre, se situer par rapport lui, décrypter les liens et les articulations entre les éléments identifiés… et, ce faisant, construire un esprit critique à l’égard de son environnement. Nécessaire au processus décrit par Ricoeur, le temps de la délibération permet d’investir le collectif en se livrant avec d’autres personnes à un examen approfondi de la question. C’est là que s’entrechoquent et s’alimentent les hypothèses formulées par les uns, les visions portées par les autres. C’est un temps qui place les enjeux en perspective, dresse des orientations en fonction que l’on privilégie plutôt une vision du monde et de son devenir plutôt qu’une autre. Les perspectives s’élargissent, les regards s’aiguisent. La confrontation à l’altérité permet de prendre de la hauteur.

Fort d’avoir entendu, pensé et débattu, le collectif doit se positionner et arbitrer, c’està- dire déterminer ce qui, à un moment donné, est considéré par lui comme préférable (ceci est meilleur que cela).

Dans le processus décrit, l’arbitrage est collectif et l’ensemble des personnes qui composent le collectif ont eu l’occasion d’être éclairées par ce qui a précédé. La décision est donc réputée forte, récoltant une large adhésion et dont le sens est partagé.

Telle que proposée par Ricoeur, la démocratie n’est donc pas le fait unique de l’existence de structures, mais plutôt le fait d’une succession d’expériences (une chaîne) qui auront permis à l’individu de participer pour faire société.

Cette succession d’expériences n’est pas celle de l’accumulation des savoirs mais bien celle d’un vécu qui permet de poser un regard réflexif, d’ensuite la traduire en mots et l’exposer, la confronter à celle des autres pour construire une pensée collective et individuelle dans un cadre collectif.
La chaîne proposée place l’individu, à chaque étape, comme capable, en situation de responsabilité et de pouvoir.

Et cette chaîne voit intervenir une multitude d’acteurs… Par exemple, dans le champ de l’éducation : parents, puériculteurs, enseignants, accueillants extrascolaires, éducateurs, animateurs, artistes, décideurs… Quels dispositifs ces intervenants ont-ils mis en place pour approcher ou vivre la démocratie :

- quelles relations sont mises en place et entretenues (pouvoir, dépendance, autonomie, initiative, remise en question…) ?

- quels sont les espaces de débats, les lieux de décision et qui y a accès ?

- quel regard réflexif est exercé pour considérer la vie collective comme partie intégrante du processus démocratique ?

A l’heure de l’inflation et de la démultiplication des processus réputés renforcer la démocratie (enquêtes d’experts ou sondages d’opinion - réunions, assises ou colloques sans conséquences notables), se poser ces questions impose de revisiter ses pratiques à visée démocratique pour donner sa juste place aux intelligences collectives et populaires.

Sources :
LEPAGE, Franck, 2006, L’éducation populaire, Monsieur, ils n’en ont pas voulu - Inculture(s) 1, Le Cerisier, Cuesmes
HAARSCHER, Guy, 2009, interview de Matin Première du 22/09/2009, RTBF



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