Nos publications Textes du CEME’Action Expériences de terrain Et puisque l’on mange aussi à la crèche !

Et puisque l’on mange aussi à la crèche !

Ce n’est pas un secret, à la crèche, on mange !
Et souvent plusieurs fois sur la journée tant les besoins en énergie sont importants pour les tout-petits. Mais voilà, le moment de repas en collectivité est porteur de beaucoup d’injonctions et de règles qui sont parfois difficiles à combiner. Durant ces moments l’enfant doit tout à la fois manger à sa faim, devenir progressivement autonome pour se nourrir un jour seul-e, se confronter aux règles et aux limites inhérentes à notre culture (manger assis sur une chaise, avec des couverts...). Pour l’adulte, ce n’est pas simple non plus puisqu’il-elle est garant-e du bon fonctionnement de ces différents aspects. Il-elle doit par ailleurs veiller à ce que chaque enfant puisse bénéficier de ce moment privilégié sereinement. Enfin, il-elle accompagne l’enfant dans son désir d’autonomie.

L’institution a également un rôle à jouer : elle doit veiller constamment à entretenir le lien avec la famille de l’enfant, afin que parents et professionnel-le-s soient dans un véritable partenariat autour de cette question essentielle dans la vie et le développement de l’enfant. Comment l’action commune des professionnelle-s pourrait-elle concrètement influer sur ce moment ? Vaste sujet !

Le repas : un moment de plaisir ! Pour tous et toutes, enfants et puériculteurs-puéricultrices ?

Le plaisir passe aussi par l’assiette !

« Qu’est-ce qu’Isabelle a préparé aujourd’hui ? » Dès le début du repas, Angélique propose un verre d’eau à Arthur. Le petit plat de salade de betteraves est posé sur la table. Arthur regarde, intéressé et demande : « C’est quoi ? ». Bien qu’Arthur en ait déjà mangé plusieurs fois, il questionne tout de même et comme à chaque fois, Angélique lui répond. Arthur aime ce plat un peu sucré, aux couleurs appétissantes de rouge parsemé du vert du persil. Angélique sait qu’Arthur aime ce plat, mais ne manque pas de lui demander s’il en veut, avant de le servir. Le deuxième plat est posé de la même façon : ce sont des carottes au jus avec de la semoule et un morceau de cabillaud. Arthur ne pose pas la question, mais Angélique lui annonce ce que c’est. Elle lui demande s’il en veut un peu. Il accepte, mais ne touche pas à son assiette. Angélique lui demande de goûter, il accepte le poisson et les carottes, mais refuse de goûter la semoule qu’il connaît moins. Angélique lui propose alors de goûter seulement une petite cuillerée. Il refuse, elle n’insiste donc pas et lui en reproposera une autre fois. Il accepte par contre volontiers la poire du dessert.

Le repas s’est passé dans le calme, Angélique a respecté les goûts d’Arthur, elle sait qu’il faut présenter à l’enfant un aliment de nombreuses fois avant qu’il ne finisse par l’accepter et, peut-être, même trouver plaisir à le manger.

Le plaisir de manger dans un climat serein...

Manger dans le calme, dans une ambiance détendue, considéré-e comme une personne digne d’intérêt, n’est-ce pas au fond ce que chacun-e de nous, adultes, souhaitons pour nous-mêmes à table ? C’est pareil pour les enfants… Et pour ce faire, une organisation doit être réfléchie. Elle passe par le fait de savoir qui nourrit quel-le enfant et à quel moment. Elle passe aussi par l’organisation de l’espace pour que les enfants qui attendent leur tour puissent continuer leur activité dans le calme.

Chacune des puéricultrices donne les repas des enfants de son groupe et Martine qui n’a que quatre repas à donner ce jour-là retourne dans la salle de jeux près des enfants du groupe de Jennifer qui attendent leur tour. Son rôle n’est pas de se substituer à Jennifer en donnant les repas, mais en les aidant à patienter si possible. Afin d’assurer un climat serein et pour leur permettre d’être le plus possible centrées sur ce qui se passe avec l’enfant à table, Jennifer et Martine ont pris soin de redisposer la salle de jeu, séparée de l’espace-repas par une barrière… Elles se sont assurées que chacun-e peut avoir accès à sa tétine et son doudou. Elles ont décidé de fermer temporairement l’accès au module de motricité, ont écarté les jeux bruyants et mis à disposition d’autres jouets, objets et livres permettant à chacune d’être en activité sans perturber le déroulement du repas.

Le lavage des mains est le préambule au début du repas ; en fonction des capacités motrices de l’enfant, le puériculteur ou la puéricultrice proposera un gant de toilette au tout-petit pour le lavage des mains, avant et après le repas. Les plus grand-e-s se feront une joie de se rendre au lavabo pour se laver les mains et goûter le plaisir de sentir l’eau filer entre les doigts. Ce rituel permet aussi à l’enfant d’anticiper ce moment avant de s’asseoir à table.

On comprend facilement que là encore le rôle de l’institution est important et que l’équipe doit être consciente que les aspects matériels (linge de toilette en nombre suffisant dans les services, lavabos à proximité) vont permettre aux professionnel-le-s d’installer progressivement ce rituel. La coordination entre le personnel des services techniques (cuisine, lingerie) et les puériculteurs-puéricultrices est essentielle au bon déroulement des repas et à la possibilité pour ceux-celles-ci d’être entièrement disponibles aux enfants pendant, mais aussi avant et après le repas.

Les allées et venues pendant les repas, les entrées intempestives des personnes extérieures au groupe empêchent l’enfant de se centrer sur son repas ou d’être en relation avec l’adulte référent-e ou avec les autres enfants.

Comment la puéricultrice-le puériculteur peut-il-elle être disponible à l’enfant ou au groupe d’enfants s’il-elle doit entrer en relation avec un-e collègue ou une tierce personne ? Il en va de la responsabilité de chaque membre de l’équipe de se discipliner et d’être attentif-ve à organiser ses déplacements dans les services, en évitant le moment du repas.

Mais toutes ces condition réunies ne sont pourtant pas suffisantes. Pour que le moment de repas se passe bien, il est primordial de dresser un planning précisant quel-le adulte accompagne quel-le enfant et à quel moment. Ces repères essentiels ont des avantages pour les enfants tout comme pour les adultes. Ces repères supplémentaires ont des avantages pour l’enfant comme pour l’équipe.

L’aspect affectif

Aujourd’hui, chez les moyens, dix enfants sur douze sont présent-e-s. Pierre est puériculteur de référence d’un groupe de six enfants âgé-e-s de 17 à 23 mois. Sa collègue Sarah est puéricultrice d’un groupe de six enfants aussi, mais aujourd’hui, deux sont malades. Il est 11 heures et la cuisinière apporte le chariot en lançant un joyeux « Bon appétit ! »

Tou-te-s les enfants ont faim et commencent à manifester leur impatience. Parler de plaisir à table, n’est-ce pas utopique ? Il n’est pourtant pas question pour Pierre et Sarah de les installer tou-te-s ensemble autour d’une même table. Dans la section des bébés, les enfants ont pris l’habitude de manger avec leur puériculteur ou puéricultrice de référence, à tour de rôle. Ce principe est resté malgré le changement de salle et les enfants savent que leur tour viendra. Ce tour de rôle, réfléchi en équipe peu après l’arrivée des enfants à la crèche, l’a de nouveau été récemment et le sera encore au fur et à mesure du développement des enfants et de leur capacité à manger avec d’autres.

C’est l’assurance pour Lila qu’elle mangera après Jules, qui va lui permettre d’attendre son tour plus sereinement. Pour l’instant, certaine-s enfants mangent de façon individuelle sur une petite table, d’autres mangent par deux côte-à-côte, d’autres enfin mangent par deux face à face. Pendant ces repas individualisés, que font les autres enfants ? En attendant que leur tour vienne, ils-elles jouent.

L’adulte de référence a donc un rôle important dans ce moment. C’est elle-lui qui donne les repas aux enfants de son groupe depuis leur entrée à la crèche. C’est elle-lui qui, avec le soutien de l’équipe, en ayant observé le rythme de chaque enfant, a mis en place le tour de rôle. Pour en arriver à manger à plusieurs, les enfants sont d’abord passé-e-s par différentes étapes, progressivement.

L’enfant a besoin de repères, dans la prise en charge, dans le temps, dans l’espace. Cela contribue à sa sécurité affective. Il-elle est donc beaucoup plus à l’aise si c’est toujours la même personne qui lui donne son repas, au même moment, à la même place. N’ayant plus besoin de s’ajuster à de nouvelles manières de faire, il-elle est plus disponible et concentré-e sur son activité autonome.

Le repas dans le milieu d’accueil collectif est un moment de la journée où l’enfant est en interaction individuelle avec la puéricultrice ou le puériculteur. Ces espaces de rencontre sont peu fréquents et pourtant indispensables. Il est donc nécessaire de réfléchir à la qualité relationnelle qui y sera apportée et à la manière d’y parvenir sur le plan institutionnel.

Comment dès lors favoriser un réel temps de relation individuelle ?

Certain-e-s diront d’emblée que tout cela est théorique, mais irréalisable dans les milieux d’accueil quand tou-te-s les enfants pleurent parce qu’ils-elles ont faim.

Et pourtant…

Chez le tout-petit, le repas se donne naturellement dans les bras de l’adulte. L’enfant n’ayant pas une tonicité suffisante, c’est pour lui-elle la position la plus naturelle pour se sentir maintenu-e et en sécurité. Mais maintenu-e ne signifie pas contraint-e ! N’a-t-on jamais observé un nourrisson prendre son biberon ou manger sa purée, un bras bloqué par l’adulte, dans le but qu’il ne puisse attraper le biberon ou rejeter la cuillère et ainsi risquer de « salir » ou faire durer son temps de repas ?

Les contraintes physiques se voient aussi parfois chez les plus grand-e-s : comment pourrait s’exercer la motricité libre si l’assiette est posée volontairement par l’adulte sur le bavoir de l’enfant et qu’il-elle ne peut tourner la tête sans risque de la faire tomber ?

Le repas dans les bras continuera même si l’enfant est passé-e du biberon à une alimentation plus variée. Il-elle pourra prendre place à table quand il-elle saura lui elle même s’asseoir sur une chaise et qu’il-elle sera prêt-e affectivement à quitter les bras de l’adulte.

Le-la jeune enfant ne peut rester sans bouger longtemps et il est essentiel de prendre en compte cette donnée dans l’organisation des repas. Comment alors envisager d’installer un petit ou une petite de 18 mois (parfois moins) à une tablée de six enfants ou plus ? Cette façon de faire a pour conséquence que l’enfant est assis-e très longtemps à table, ce dont il-elle est incapable. Cela ne lui permet pas non plus d’être en interaction directe avec la puéricultrice ou le puériculteur.

Le nombre d’enfants autour d’une table est une question essentielle qui nécessite une réflexion d’équipe axée sur la réalité de ce moment particulier. Pendant un repas, un enfant doit se nourrir, apprendre petit à petit à le faire seule et à expérimenter ses goûts. Pour tout cela, il-elle a besoin de l’aide individualisée d’un adulte qui sera présent-e spécifiquement pour lui-elle. Dans cette perspective, comment le-la professionnel-le peut-il-elle l’aider en faisant, en même temps, la même chose pour plusieurs autres enfants ? Comment l’adulte peut-il-elle être entièrement centré-e sur l’enfant ? Autonomie n’étant pas synonyme de débrouillardise, cette manière de procéder ne favorise en rien l’autonomie de l’enfant, mais risque au contraire de la retarder.

L’aspect nutritionnel

Ce n’est pas une découverte, mais force est de constater que les « normes » en matière de diététique infantile sont régulièrement modifiées, avec des allers-retours au fil des années. Il est difficile et déstabilisant pour le personnel des milieux d’accueil de s’adapter régulièrement aux nouveaux diktats, souvent contradictoires. Que dire aux jeunes parents parfois un peu perdu-e-s, sans crainte de ne plus être « dans le coup » et/ou de les déstabiliser, si l’avis de la crèche est contraire aux informations reçues du-de la pédiatre de leur enfant ?

Dans ce domaine comme dans d’autres, les professionnel- le-s doivent régulièrement se tenir informé-e-s des dernières recommandations. Toutefois, il est important de rester vigilant-e-s à certains courants de croyance qui risquent de mettre à mal la santé de l’enfant. Ainsi, qui n’a pas reçu la demande de quelques parents de ne donner à leur bébé de quelques mois que du lait d’amande ou de soja ? Ces laits végétaux sont en fait des jus, n’apportant pas les nutriments nécessaires au développement de l’enfant et le soutien de l’avis du-de la médecin de la crèche est essentiel pour mettre en garde les parents. Il en va de même pour les régimes végétariens.

Cependant, le respect de l’enfant passe aussi par la prise en compte
des interdits alimentaires, religieux ou proscrits pour raison médicale. Une réflexion abordée en équipe permet de rester cohérent-e-s quant au remplacement ou pas de l’aliment interdit. Chaque membre de l’équipe se conforme alors à cette décision.

Lors de l’entretien d’admission, les parents de Yasmine demandent à la directrice qu’elle ne reçoive pas de porc. S’il y a eu une décision d’équipe à ce sujet, la réponse sera claire et les parents rassurés. Elle recevra en remplacement un autre apport protidique, viande, oeuf ou poisson, ou il n’y aura pas de plat protidique pour elle à la crèche ce jour-là et les parents pourront lui en donner le soir.

L’élaboration des menus proposés nécessite régulièrement des temps de partage d’expériences, de difficultés, entre les différent-e-s professionnel- le-s du milieu d’accueil : cuisinier-e, responsable, infirmier-e, puériculteurs et puéricultrices. L’équilibre alimentaire et la variété sont aussi importants que la présentation des plats et que le degré de mouture des aliments. Celui-ci varie en fonction du développement de l’enfant, de sa capacité masticatoire et des difficultés rencontrées. Tou-te-s les enfants n’en sont pas au même stade en même temps, et parfois, il est nécessaire de faire des retours « en arrière », l’idée étant de répondre au mieux aux besoins de chacun-e.

L’observation fine permettant la connaissance approfondie du développement de chaque enfant, ses réactions aux aliments proposés et le dialogue avec les parents, sont indispensables à un bon ajustement. Ces moments de partage en équipe permettent aussi de se questionner sur l’ajustement des horaires et des impératifs de chacun-e, et par exemple, de l’organisation des moments festifs. Chacun-e dans son champ de compétence expose son point de vue. Les besoins des enfants pourront être respectés de manière durable si chacun-e s’est engagé-e dans ce projet et que la communication passe plus facilement entre les membres de l’équipe.

Ilias fêtera son deuxième anniversaire mardi prochain. Ses parents souhaitent apporter un gâteau pour les enfants comme il est d’usage à la crèche. En général, c’est au moment du goûter que la fête a lieu, mais Ilias ne vient que le matin et part après le dîner. C’est en équipe que la situation est réfléchie et il est décidé que la puéricultrice proposera aux parents une autre alternative : apporter les bougies, des chapeaux et autres objets pour faire la fête. La cuisinière confectionnera elle-même le dessert de fruits. Ilias soufflera ses bougies parmi les autres enfants ; ses parents participeront à l’événement et l’équilibre alimentaire sera respecté.

Conclusion

Ces quelques pages ne reviennent pas sur tous les points qu’il serait important d’aborder en équipe quand on parle de repas en milieu d’accueil collectif. La socialisation et les divers apprentissages de l’enfant doivent aussi trouver leur place dans la réflexion de l’équipe et être régulièrement repensés grâce à l’observation et à la connaissance fine des enfants.

De ce qui précède, nous pouvons conclure que les repas à la crèche sont surtout une question d’accompagnement individuel de chaque enfant. Bien souvent le changement d’habitudes se concrétise à un passage de section ou parce que l’enfant a tel âge. Mais en y regardant de plus près, il est évident que chaque individu doit réellement pouvoir être pris en compte dans sa singularité et son rythme personnel.

Par ailleurs, la place de la référence comme point de repère pour l’enfant n’est pas anecdotique. Il est essentiel pour lui-elle de savoir à cet endroit également que ses besoins et habitudes seront respectés. Les points de repères sont ici essentiels pour l’adulte autant que pour l’enfant.

Beaucoup de projets d’accueil insistent sur l’accompagnement individuel des enfants dans le milieu d’accueil. Dès lors, il en va de la responsabilité de chaque équipe de réfléchir ce qu’elle entend concrètement pas là.

Parce qu’il est essentiel que le repas soit, au quotidien, une affaire d’équipe !



Enregistrer au format PDF flux RSS
Recherche
Notre actualité
Connexion
Créer un compte
Facebook
Abonnement
Recevoir la lettre d'infos
Mais aussi...



Copyright 2014 - © CEMEA | Tous droits réservés

réalisé par Vertige