Secteurs Nos publications Et si l’École... Chronique mensuelle du Secteur École des CEMÉA « Il faut être propre pour entrer à l’école maternelle »

« Il faut être propre pour entrer à l’école maternelle »

Pour les parents et les enfants, la rentrée se prépare déjà bien avant le 1er septembre : achat de fournitures, choix du cartable, organisation des activités extrascolaires et pour les enfants de deux ans et demi qui rentrent en maternelle :
« L’apprentissage de la propreté ».

En effet, l’exigence que l’enfant soit « propre » lors de son entrée à l’école maternelle est une condition de plus en plus couramment posée par les établissements. Qu’en est-il vraiment de la légitimé de cette demande ? Quel est le rôle de l’école dans cette acquisition ? Et celui des parents ? Et surtout, que se passe-t-il pour l’enfant ?

Arrêtons-nous un instant sur ce processus de développement qu’est l’acquisition du contrôle sphinctérien. Tout d’abord, nous parlons de « contrôle sphinctérien » et non pas de « propreté ». Si l’enfant devient « propre », cela signifie-t-il qu’il-elle était sale auparavant ? Certainement pas ! De plus, utiliser la notion de « contrôle sphinctérien » est une manière de reconnaître cette étape comme étant un processus. Tout petit, l’enfant commence par ressentir ses muscles, son corps lui envoie des informations, des sensations à décrypter. Petit à petit, l’enfant en aura la maîtrise, c’est-à-dire qu’il-elle pourra décider de garder ou de lâcher. L’adulte peut repérer qu’il se passe quelque chose pour l’enfant : son lange est sec, il-elle demande à aller sur le petit pot (sans pour autant faire),… A ce stade, l’enfant a plus ou moins deux ans. Jusque-là, le processus est lié à la maturation physique du corps, mais ça ne s’arrête pas là ! Pour aller aux toilettes et quitter son lange, le jeune enfant doit renoncer à un certain confort et à un temps individuel avec l’adulte. Il-elle doit être dans une démarche qui peut lui sembler contraignante : anticiper que sa vessie est presque pleine, arrêter l’activité dans laquelle il-elle est investi-e, demander à l’adulte (qui doit être disponible) pour aller aux toilettes qui sont ailleurs et s’y rendre. Et tout ça, dans un endroit, l’École, où tout est nouveau : les lieux, les adultes, les enfants, le découpage de la journée, les règles… Par conséquent, il s’agit bien de l’acquisition du contrôle sphinctérien et non de l’apprentissage de la propreté. Ce processus appartient au corps de l’enfant et ne peut être « appris » par une volonté extérieure. Il s’accompagne.

Dès lors, pourquoi les enseignant-e-s et l’école freinent des quatre fers quand la situation se présente ? Rappelons au passage que l’école ne peut refuser l’inscription d’un enfant sous prétexte qu’il porte encore des langes. Elle est dans l’obligation d’accueillir chaque enfant en âge de fréquenter son établissement sans aucune discrimination. Quels sont les enjeux ?

Un premier argument régulièrement avancé repose sur le fait qu’à l’école, les enfants sont là pour apprendre et que cette étape particulière de leur développement est de la responsabilité parentale. Mettons-le en balance avec plusieurs réalités. Jusqu’à présent, l’instruction n’est obligatoire qu’à partir de 6 ans, autrement dit, jusqu’à cet âge, il n’y a pas d’apprentissages formels impératifs ! Le Socle de Compétence sur lequel s’appuie chaque programme scolaire des différents réseaux est très clair : il n’y a aucune compétence à certifier, à évaluer avant 8 ans. Cette injonction laisse donc toute la liberté aux enseignant-e-s des classes maternelles de prendre le temps et d’accompagner chaque enfant dans son évolution. En outre, l’enfant ne peut être séparé en deux, une partie à la maison, l’autre à l’école. Il forme un tout et il semble important que les professionnel-le-s ne l’oublient pas. L’accompagnement de ce processus ne peut se faire de manière unilatérale et ne peut reposer sur le seul soutien des parents.

Un autre argument est celui du manque de temps, d’aménagement, de personnel. Dans nombre d’écoles, cette étape importante du développement du jeune enfant n’est pas prise en compte ni pensée. Accompagner l’enfant peut alors être vécu comme une contrainte, une perte de temps au détriment des apprentissages scolaires. Si l’ensemble de l’équipe éducative porte cette préoccupation, alors l’aménagement et l’organisation du temps pourront être planifiés et prévus. Par exemple, un coin change dans les classes avec le matériel nécessaire pourrait être facilement installé et retiré lorsque les enfants n’en n’auront plus besoin. Cela épargnerait ainsi aux adultes de multiples déplacements vers les sanitaires qui se trouvent souvent en dehors de la classe. Et si l’adulte est convaincu-e de l’importance de cette étape alors le temps qui sera pris avec chaque enfant sera l’occasion de moments précieux de rencontre individualisée pour tous les deux.

De plus, face à l’argument « nous ne sommes pas formé-e-s pour ça, nous ne sommes pas puériculuteurs-trices », nous répondons qu’au-delà du débat sur la place des d’apprentissages formels obligatoires en maternelle, chaque professionnel-le-s a par contre l’obligation d’être bienveillant-e et respectueux-se de chaque enfant accueilli-e au sein de sa classe.

Enfin, l’ultime réticence des adultes : « ça a toujours été comme ça, on n’en est pas mort », ne peut pas tenir la route et questionne profondément les valeurs qui sous-tendent les pratiques. Comment les professionnel-le-s réfléchissent et pensent leur travail ? Quelles sont leurs références pour penser ? Lorsque le discours pédagogique défend que l’enfant soit au centre et qu’il-elle est acteur-trice de son développement alors la réflexion va orienter les pratiques tout autrement que la reproduction de la tradition

Au regard de tous ces éléments, les pratiques du « pipi collectif », des langes retirés pendant quelques jours jusqu’à ce que l’enfant ne se fasse plus pipi dessus et autres tentatives (n’ayons pas peur des mots) de dressage mettent les enfants dans des rapports de soumission, d’obéissance et d’autorité toute puissante de l’adulte sur son corps, tout en leur envoyant le message que leur corps importe peu.

Ces « trucs et astuces qui marchent » vont d’ailleurs à l’encontre d’une série des valeurs souvent mises en avant dans les projets pédagogiques des établissements scolaires, défendant vivement le respect du rythme et des besoins des enfants, leur autonomie… Il y a là un paradoxe creusant un écart entre les pratiques, les valeurs et missions de l’école maternelle.

Secteur École des CEMÉA

« L’autonomie, ce n’est ni laisser faire (« abandonner » l’enfant à lui-même, le laisser « se débrouiller »), ni laisser tout faire : « L’autonomie, ce n’est pas faire tout ce qu’on veut, mais vouloir tout ce qu’on fait » Michèle Célarié. Favoriser et soutenir son autonomie, c’est être avec l’enfant. » Miriam Rasse, L’approche piklérienne en multi-accueil, 2017



Enregistrer au format PDF flux RSS
Recherche
Notre actualité
Connexion
Créer un compte
Facebook
Abonnement
Recevoir la lettre d'infos
Mais aussi...



Copyright 2014 - © CEMEA | Tous droits réservés

réalisé par Vertige