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L’espace, témoin d’intentions pédagogiques

L’éducation active pose l’aménagement comme traduction visible d’un ensemble d’intentions politiques et pédagogiques. L’espace est en quelque sorte un point de repère, un témoin du projet de la classe, de la crèche, de la formation ou encore du centre de vacances. Ainsi, la disposition des bancs et le choix du matériel mis à disposition des élèves en disent long sur le vécu quotidien de la classe et il en va de même dans l’ensemble des lieux éducatifs.

Dans les classes traditionnelles, l’enseignant est le plus souvent debout face aux élèves, installés quant à eux en rangées symétriques et parallèles face au tableau. Parfois même, les estrades du passé sont toujours là, plaçant les élèves ignorants en contrebas de leur « maître » et de son savoir. L’éducation active, connue dans l’enseignement sous les termes de « méthodes actives », d’écoles « Decroly », « Freinet » ou encore de « pédagogies alternatives » connaissent par contre une tout autre réalité. Dans ces classes, les enfants se déplacent, se retrouvent à plusieurs autour d’un même banc, placé parfois dos au tableau, le bureau de l’enseignant étant lui installé au fond de la classe ou dans un coin, un peu à l’écart. Et ce qui pourrait passer pour du désordre, contient un sens pédagogique bien plus important que ce qu’il n’y paraît. Les tables rassemblées en petits îlots permettent l’échange et la discussion entre élèves, la position discrète du banc de l’enseignant ne place pas celui-ci au centre de l’attention mais comme l’un des acteurs de la classe, il en va de même pour le tableau. La classe est pensée comme un laboratoire, un espace de recherche et d’échange, et non réduite à un lieu de transmission.

L’aménagement produit des effets que la réflexion pédagogique rend non seulement conscients, mais qu’elle permet d’anticiper. Ainsi, si l’éducation active pose l’apprentissage comme un processus dynamique, né de
l’expérimentation et de l’échange avec autrui, l’élève ne peut se retrouver seul à son banc. De la même manière, si l’enseignant n’est pas considéré comme l’unique détenteur du savoir, celui-ci ne peut être placé en hauteur, seul sur une estrade.

Réfléchi au regard du projet, l’aménagement se pose comme réel support pédagogique. Émergent alors de nombreuses questions... Quel équilibre existe entre la place du groupe et la réponse au besoin individuel ? Comment la dimension collective est prise en compte ? Quelle attention est portée à l’aspect confortable du lieu ? Quelles règles sont instaurées pour que la cohérence entre les intentions et l’usage du lieu soit garantie ?

L’aménagement pour tous, l’aménagement pour un

Au sein d’une collectivité, la reconnaissance de chacun est primordiale. En effet, pour permettre aux relations entre individus d’être authentiques, chacun doit être nécessairement connu et reconnu par tous et avant cela, par lui-même. Et tant pour le tout-petit en crèche ou l’enfant à l’école que pour l’adulte en formation, l’aménagement peut soutenir cette reconnaissance et faire en sorte que chaque membre du groupe se sente accueilli. Une étiquette sur le portemanteau, un panneau d’accueil à l’entrée du local, des chaises en suffisance pour garantir une place pour chacun, sont autant d’attentions à la fois simples à réaliser et essentielles dans le sens qu’elles portent. En effet, celles-ci sont loin d’être uniquement factuelles, elles disent à chacun qu’il est attendu.

Il s’agit aussi d’aménager le milieu de vie dans lequel se succéderont découvertes, apprentissages, repos et parfois même, repas. Et l’aménagement d’un lieu d’accueil collectif pose, justement, l’interrogation de la place de ce collectif. S’agit-il de penser l’espace en réponse aux besoins individuels ou de mettre celui-ci au service du groupe et de la rencontre ? Le « coin doux » est un exemple intéressant : installé dans un local collectif, composé tantôt de fauteuils, tantôt de couvertures et de coussins à même le sol, ce coin a pour vocation de permettre le repos. Si cette zone est aménagée dans un endroit suffisamment grand pour accueillir plusieurs personnes, elle permet un repos partagé. À ne pas confondre avec le sommeil, le repos peut prendre de nombreuses formes et le coin doux permettre un autre type de rencontre. La lecture d’un livre, la discussion, la détente ou la sieste sont alors des moments possibles à vivre ensemble, avec les personnes présentes, mais également à proximité de ceux qui jouent à un jeu à quelques tables de là ou de ceux qui passent, disent un mot et s’en vont. Un lieu de retour à soi ou de partage en petit groupe, au sein de l’espace collectif plus large.

L’atelier peinture est un autre exemple. Plutôt que d’envisager que chacun apporte sa trousse, ses pinceaux, son bloc de feuilles, l’espace de l’atelier peut se penser comme un lieu possible de rencontres. Une table est installée au centre de la pièce : les pinceaux et la peinture y sont disposés. Le nombre de pinceaux est limité à deux ou trois par couleur. En effet, nul besoin de vingt pinceaux pour une couleur, puisque tous n’utiliseront pas cette couleur en même temps et qu’une discussion pourra s’engager entre les personnes si tel est le cas. Le matériel, mais aussi l’ensemble de la pièce, est partagé. Cette pièce se divise ainsi en « zones » délimitant les espaces personnels (la feuille, ses contours, les quelques pas de recul nécessaire pour peindre debout) et l’espace collectif (la table « palette » au centre). L’activité peinture dépasse alors l’action stricte de « peindre », mais ouvre une réelle possibilité d’expérimentation du trajet entre soi et le groupe. La discussion s’engage autour d’un mélange de couleurs à la table centrale, puis le silence est retrouvé au retour à la feuille. Ces allers-retours sont tantôt choisis par la personne (celui qui veut rencontrer l’autre sait qu’il peut aller jusqu’à la table) et tantôt régulés par la création (le besoin d’une nouvelle couleur ou d’un autre pinceau).

L’espace n’appartient pas à la personne, mais le lieu partagé permet à chacun de se former sa « bulle », son espace. La réponse aux besoins de chacun est possible, sans pour autant nier les besoins des autres, qu’ils se rejoignent ou qu’ils diffèrent.

De la même manière, le matériel peut être laissé à la disposition de tous. Ainsi, en réponse à l’activité, qu’elle soit le fruit d’une initiative individuelle ou celui d’une construction collective, les outils et matériaux nécessaires à la réalisation de l’ouvrage sont installés sur une table ou une étagère. Celle-ci est visible et accessible. Pastels, gouache, colles, papier, crayons, terre glaise, mais aussi supports pour la découpe, cutters, ciseaux, lattes... sont prêts à être utilisés et ce de manière permanente. Toute création pourra trouver le support et le matériel nécessaires à sa confection. Et cet
aménagement n’est, une fois encore, ni anodin, ni hasardeux. Un choix pédagogique le sous-tend : celui de soutenir la prise d’initiative, d’éveiller la curiosité, d’ouvrir les possibles, mais aussi celui de gérer collectivement l’espace et le matériel investis par le groupe. Tous et chacun se partagent la responsabilité et l’usage du lieu.

Outre cet aspect, le groupe partage également ses connaissances et ses apprentissages, qui ne sont pas le simple fait de l’enseignant, de l’animateur ou du formateur. L’explication d’un outil ou d’un tel type de matériau peut s’effectuer entre pairs, puisque le matériel est autant à leur disposition qu’à celle des encadrants. Et si l’on repense à nos années d’école, le matériel était bien souvent enfermé dans une grande armoire grise dont seuls les adultes possédaient la clé. Sans doute de peur qu’il soit gaspillé ou utilisé à mauvais escient, ou encore par crainte que le matériel qualifié de « dangereux » soit accessible aux enfants.

Laisser le matériel libre d’accès n’est possible que si les méthodes pédagogiques à l’oeuvre placent la confiance en l’enfant au coeur du projet. Il ne s’agit pas d’une confiance théorique ou symbolique, mais bien d’une confiance à l’épreuve du quotidien. L’enfant vit et agit sous le regard bienveillant d’un adulte. Adulte qui lui a transmis les usages nécessaires : le matériel ne peut donc être laissé à disposition que s’il s’accompagne d’un apprentissage de son utilisation. L’enfant en maîtrise de l’outil n’a pas besoin de l’autorisation de l’adulte pour l’utiliser et au-delà, l’enfant - sachant que l’adulte porte une vraie confiance en lui - sait qu’il peut demander de l’aide ou des conseils s’il en ressent le besoin. L’aménagement d’une « table matériel » est donc autant le support de l’activité et de la prise d’initiative, que celui de la relation de l’enseignant ou de l’animateur à l’enfant.

Et le dispositif est le même en formation : les participants agissent dans un lieu, soutenus par la présence de matériel à leur disposition permanente et sous le regard confiant des formateurs.

Le confort, accessoire ?

L’aspect confortable d’un lieu d’accueil est aussi une dimension à prendre en compte. Les enfants peuvent se contenter de « peu » pour jouer, néanmoins, s’il est pensé, l’aménagement peut devenir un réel support à l’activité. La tâche est pour autant subtile, car il ne s’agit pas d’entamer le jeu à la place de l’enfant, mais plutôt de réunir les conditions favorables pour éveiller son envie d’agir. Lorsque les jouets sont sortis de leurs boîtes, puis disposés dans la pièce, il ne suffira plus qu’à s’en saisir et l’histoire pourra aussitôt commencer. Cette installation ne sera pas trop parfaite, ni trop mise en scène, car il s’agit bien d’éveiller l’envie et non d’anticiper le jeu. Le décor sera simple pour laisser toute liberté à l’enfant : l’imaginaire fera son oeuvre !

L’aménagement se pose alors en soutien de l’activité autonome : un sol confortable pour faire glisser les petites voitures, des boîtes qui serviront de lits aux poupées ou de maisons pour les animaux, des coussins pour s’installer avec un livre, une chaise ni trop haute, ni trop basse pour les activités qui demandent finesse et concentration. Nul besoin de faire à la place de l’enfant, il trouvera toujours les ressources en lui-même ou au sein du groupe. À nouveau, il s’agit d’ouvrir un espace de jeu diversifié, offrant les possibilités d’agir de manières différentes, et non un espace dédié à une activité unique. La diversité de jouets et de matériaux conjuguée à la diversité de positions possibles (debout, couché, assis par terre ou sur une chaise, éventuellement surélevé) offrent la garantie d’une palette infinie d’expériences, de jeux, d’histoires et de rencontres.

Le confort est également essentiel au repas collectif. Souvent bruyant, source de tensions et de stress, tant pour les adultes que pour les enfants, le moment du repas peut lui aussi se voir soulagé par une réflexion sur son aménagement. Encore faut-il accepter quelques compromis... En effet, à l’image des joyeux banquets royaux que l’on peut apercevoir dans les livres de notre enfance, réunir le groupe autour d’une même grande table est un mythe difficile à combattre. Pourtant, la distance qui éloigne les uns et les autres, de part et d’autre de la table, oblige à élever la voix. Et, alors que l’envie était de partager le repas tous ensemble, chacun se retrouve bien souvent à parler à son voisin de gauche et de droite, ne pouvant pas suivre les conversations tenues quelques voisins plus loin. Le mythe du partage devient alors un leurre, puisque personne n’est vraiment ni écouté, ni entendu. La loi du plus fort s’exerce : c’est sur celui qui choisit au plus
vite la place stratégique du centre ou du bout de table que l’attention se focalise.

Le choix de plus petites tables garantit, d’abord, une place à chacun. Pas de loi du plus fort, toutes les places sont de valeurs égales, d’autant plus si la table est ronde ou hexagonale. Ensuite, prendre le repas avec un nombre raisonnable de personnes permet une conversation partagée, à laquelle chacun pourra participer. Enfin, le rythme et l’organisation du repas peuvent se coordonner avec plus d’aisance s’il concerne un groupe plus restreint : il est ainsi possible de s’attendre pour manger, de dresser la table et de la débarrasser ensemble. Dans un tel confort, le moment peut alors dépasser la simple prise du repas et devenir une véritable activité collective.

L’aménagement est bien une action porteuse de sens et de valeurs. La manière dont les équipes éducatives pensent l’espace collectif oriente considérablement le dispositif mis en place et ses effets sur la sécurité et le bienêtre des personnes, sur leurs apprentissages, sur leurs relations.



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