L’ombre de l’autre

Je me suis rapidement interrogé sur la manière dont je m’adressais aux résidents avec Nathalie notamment, une femme d’une cinquantaine d’années, très fragilisée au moment où je suis arrivé en stage et qui exprimait son souhait d’être hospitalisée. Dans l’après-coup, je me suis demandé pourquoi je me souciais tant de son état général.

Je lui demandais souvent comment elle allait, si ça allait ?

Je me suis fait la réflexion que, d’une part, Nathalie ne me demandait rien (et que cela la fatiguait peut-être que quelqu’un la sollicite en permanence pour lui poser ces questions), et que d’autre part je m’adressais à elle d’une manière un peu convenue, sur un ton presque infantile. J’avais l’impression de la considérer a priori comme quelqu’un de déficient.

Un échange avec un collègue m’a permis de réaliser réellement que mon attitude relevait d’un préjugé sur ce que peuvent vivre et ressentir les résidents. Un préjugé aussi sur ce que serait censé être l’institution : une enveloppe maternante qui pallierait aux incapacités. Je me comportais comme si Nathalie avait en elle une demande à laquelle je devais répondre.

Une demande qu’elle n’était soit disant pas en mesure d’exprimer. Je venais donc combler cette incapacité. J’ai compris au fur et à mesure que, en grande partie, c’est de l’inverse dont il s’agissait, c’est à dire avant tout considérer les capacités de l’autre, si affaiblies et minimes soient-elles.

J’ai repensé à cette phrase de Marie Depussé : J’habitais du côté des fous, je veux dire dans leur ombre fraternelle, monacale.
L’une des bases de ma pratique d’éducateur repose donc sur ce regard que je pose sur les résidents, sur la façon dont je m’adresse à eux, en les considérant d’abord et avant tout comme des semblables desquels j’ai à apprendre.

J’ai pris conscience que le travail d’accompagnement ne consistait pas à répondre à une demande supposée mais à accompagner en silence parfois, sans faire de commentaires.
La qualité de la présence de l’éducateur, la simplicité de l’écoute étant parfois aussi actives qu’une parole trop volontaire.

J’ai aussi eu à faire avec ce dont nous parle Marie Depussé : l’inutile dans toute sa transcendance, la simplicité de l’office quotidien.

Joseph et Jérôme me demandent régulièrement de chercher sur leur MP3 portatif une fréquence radio, une musique qui leur plaît. Ils expriment une demande. Je pourrais leur répondre qu’ils sont adultes, que les permanents de l’équipe leur ont déjà expliqué à tour de rôle comment fonctionne leur MP3… Mais j’ai compris, il me semble, et entendu que quelque chose d’autre se jouait dans ce moment apparemment banal, simple, et sans conséquences.

Ces petits moments vécus ensemble, assis dans le bureau ou debout dans le couloir sont l’occasion de développer une relation d’écoute, de confiance et permettent quelquefois aux résidents de parler de leurs craintes, de leurs états intérieurs du moment.

J’ai pu noter lors des réunions d’équipe que nous travaillons souvent par tâtonnements.
Face à l’angoisse d’un résident, l’équipe travaille à des possibilités et donne rarement des réponses fixes qui impliqueraient un comportement figé et peut-être rigide.
De la même manière, dans ces instants qui peuvent apparaitre comme futiles, dérisoires et accessoires se cache peut-être pour le résident une angoisse impossible à dire, un besoin d’être pris en compte, regarder, de sentir qu’il existe et qu’il est bien présent.

Jérôme dit très souvent aux différents membres de l’équipe : J’ai mal David, j’ai mal Jessica, j’ai mal Jacques.
Il exprime une plainte. Si j’ai eu tendance au début à vouloir répondre, apaiser par les mots et “ donner une réponse ”, je me suis retenu au fur et à mesure. J’ai décidé de davantage lui exprimer sans la parole que j’étais présent, que je l’écoutais, que j’entendais, et souvent
Jérôme passe à autre chose, s’apaise, change d’espace, son humeur change. Accompagner Jérôme, c’est alors soutenir par le regard sa présence et sa parole. Une posture apparemment évidente, simple, la plupart du temps invisible et pourtant, si l’éducateur en a conscience, il me semble que ce positionnement peut agir sur l’autre et peut avoir un effet rassurant.

Jérôme aussi me sollicite parfois pour ranger le placard en désordre dans sa chambre. Nous passons alors un temps à plier son linge. Au tout début du stage, je ne comprenais pas sa demande : à mon sens, il était tout à fait en capacité d’accomplir cet acte quotidien. Et pourtant, j’ai compris combien cela avait du sens et nous permettait de développer le transfert, d’entrer en confiance. Ça n’est finalement pas rien, de laisser l’autre toucher ses affaires personnelles, et de l’inviter à entrer dans son espace privé et intime. Ranger ce placard, c’est peut-être pour Jérôme une manière de “ mettre de l’ordre ” dans sa tête. Ce qui est maintenant certain pour moi, c’est que cette demande cache une autre demande, indicible, d’ordre relationnel. Ces temps de rangement avec lui ont maintenant toujours une dimension émotionnelle, très simple, et très humaine. Un moment où ses angoisses se contiennent, se plient, se “ rangent ”.
J’ai été sensible dans le livre de Marie Depussé à sa manière de parler des corps et des visages des pensionnaires.

Jérôme est un homme d’une cinquantaine d’années.
Il nous dit souvent : J’ai vécu dans la rue, dans les quartiers Nord de Marseille. Un collègue me dit un jour que lorsque Jérôme traverse une crise, il fait des cauchemars.
Il rêve qu’il chute.
Jérôme a été jeté par sa mère du balcon lorsqu’il avait 7 ans - “ Mon corps était en bouillie dit-il. ” Des années plus tard, il s’est jeté d’une falaise, après la mort de son père, retournant contre lui l’acte de sa mère, symboliquement.

Jacques, éducateur, me dit : “ Cette image de la chute est inscrite en lui. Il la revit dans ses cauchemars. Alors qu’est-ce que ça veut dire de demander à Jérôme le matin : Comment ça va ? Comment il peut en parler Jérôme de cette image vécue qui revient dans les crises ? ”
Je me suis demandé ce qu’il en restait de cette image vécue quand Jérôme n’était plus dans les crises, quand il nous dit : “ J’ai mal aux côtes, au ventre ”.

Ma pratique consiste à apprendre de l’histoire de l’autre au fur et à mesure, à adapter mon écoute et ma sensibilité envers lui. Quand je regarde le visage de Jérôme quelquefois, j’y vois maintenant le corps désarticulé de cet enfant jeté du balcon. Je suis beaucoup plus sensible à ce qu’il ne peut pas dire, ce qui lui serait trop angoissant et déstabilisant peut-être, de dire, et qui le travaille dans l’angoisse et la peur lorsqu’il nous dit : J’ai mal.

J’avais proposé à Myriam, sachant qu’elle aimait le dessin, d’apporter des pastels au foyer médicalisé. Myriam est inscrite à des ateliers extérieurs et au Lieu Ressources sur le Centre H. Wallon, espace dédié aux animations qui se veut un lieu de passage et de médiation vers l’extérieur. Elle a une bonne autonomie, ses habitudes. Je savais d’elle qu’elle est sur un versant autistique, au dire de l’équipe. Elle parle souvent en écholalie, et répète ce qui lui est dit.

Nous avons dessiné ensemble. J’ai beaucoup appris d’elle, dans un temps très particulier de silence et de respirations. Myriam m’a beaucoup questionné sur la notion du don.
Lorsque je lui ai présenté les grandes feuilles et les pastels elle m’avait dit : Oui, je veux essayer. Accompagne-moi. J’ai d’abord commencé à dessiner. Myriam m’a observé puis au bout d’un moment m’a demandé ce que je dessinais. Je lui ai répondu que je dessinais un lac. Elle m’a alors dit, après un temps de silence : Je regarde comme tu fais. Il y a eu à nouveau du temps, du silence. J’observais par intermittence Myriam, qui m’observait. Puis subitement, Myriam s’est mise à tracer un grand trait, j’ai eu le sentiment qu’elle se jetait littéralement dans le dessin. J’ai alors été très à l’écoute de nos respirations respectives. J’ai repensé à ce que m’avais dit une collègue au sujet de Myriam. Que quelquefois elle venait dans le bureau, sans rien dire, qu’elle restait un moment présente, et que c’était une manière pour elle de faire “ câlin ” de “ gâter ” de sa présence, de donner quelque chose d’elle. Ce qui a retenu mon attention s’est joué au moment où nous avons finalisé nos dessins. J’ai alors demandé à Myriam si elle était satisfaite de sa création, elle a acquiescé et m’a offert son dessin. J’ai alors immédiatement répondu en lui offrant aussi le mien. Myriam s’est arrêtée un moment et n’a pas répondu. Après ce moment d’arrêt, elle m’a dit qu’elle ne voulait pas, qu’elle n’avait pas de place dans sa chambre.
Son expression était très affirmée. Elle s’est mise alors à travailler à un autre dessin, qu’elle souhaitait offrir à une amie résidente. Je me suis dit que Myriam avait un fort rapport au don (elle crée pour offrir aux autres) et qu’elle m’exprimait, m’enseignait quelque chose de vrai : qu’il n’est pas très juste de répondre au don, au cadeau de l’autre immédiatement. La relation, ce n’est pas un lien de l’ordre de la consommation de l’autre. Ça se joue dans le temps. “ On ” joue dans le temps.

J’écris beaucoup au sujet de Myriam. Elle est une personne qui m’étonne et me questionne beaucoup.
Un moment m’a particulièrement touché : Myriam se charge de ramener le chariot du repas du soir au rez-de-chaussée. Elle s’était mise en route, mais un résident l’a interpellée pour rajouter une assiette sur le chariot. Alors qu’elle revenait, ce résident lui dit : Tu es notre sauveuse Myriam. Elle nous a alors interpellés, demandant ce qu’il disait et affirmant qu’elle n’était pas une sauveuse. J’ai médiatisé l’échange, en rassurant Myriam, lui expliquant que la motivation du résident envers elle était sympathique et gentille, qu’il ne se voulait pas être blessant.

J’ai aussi formulé que Myriam n’aimait pas ce mot “ sauveuse ”. Ce qui m’a touché et surpris, c’est qu’à l’expression de ce mot, j’ai vu le corps de Myriam s’arrêter, elle s’est retournée vivement. J’ai ressenti sa colère et son refus d’une quelconque étiquette. Sa capacité à résister et à s’interposer m’a étonné. Je me suis dit qu’elle était peut-être attaquée par la force du sens de ce mot, qu’il résonnait en elle particulièrement, au regard de son histoire peut-être.
Je me suis dit que la frontière entre la normalité et la psychose se nichait aussi dans cette hyper-sensibilité à ce qui est formulé, dit de nous. Ce qui touche aux représentations, à l’image que les autres ont de nous, et qui nous est plus ou moins supportable.

Myriam m’aide en quelque sorte, à réfléchir aux troubles psychiques, à l’enfermement des résidents dans des termes cliniques. Myriam a cette force intacte de résister à ce qu’on ne la range pas dans une case, quelle qu’elle soit. Comme le dirait M. Depussé : je lui dois bien ça. De m’apprendre.
En marchant auprès de ces adultes pris dans les folies, engouffrés dans les angoisses, en posim’installant
avec eux à la cafétéria pour le repas, j’ai eu quelquefois le sentiment d’être leur double. J’étais là comme une figure “ saine ” en face d’eux. J’ai moi aussi choisi d’être dans la marge, à l’endroit du “ licenciement ” de l’être, pour reprendre les termes de Marie D.

Pousser la nourriture dans l’assiette de Nathalie pour que cela soit plus facile pour elle de manger, aider Myriam à enfiler sa veste : nombres de détails qui façonnent cet accompagnement dans le quotidien. Je ne sais pas si c’est Dieu qui y gît, sauf si Dieu a à voir avec quelque chose d’une attention juste.
J’ai souvent eu cette sensation d’attendre, d’être assis là, quelque part dans le foyer, à écouter les murmures, les respirations du lieu, et d’attendre que l’on ait besoin de moi, que ce soit pour une parole ou pour quelque chose de la “ vie matérielle ”.

Le moniteur éducateur endosse parfois la posture du tuteur (pour soutenir l’autre, l’aider à se lever, avec Nathalie par exemple).

J’ai eu cette sensation d’être un point d’appui, un bâton de pèlerin, mais ici, au Foyer, ce sont eux, les fous, qui m’indiquent le chemin, qui me conduisent, me mènent.

J’ai aussi le sentiment maintenant, d’avoir appris quelque chose du processus de la rencontre, du transfert et de la confiance. J’ai eu une position décalée en arrivant en stage, je me suis mis légèrement en retrait, comme je peux le faire encore, lorsque j’accompagne un résident chez son psychiatre et qu’il me demande d’être présent lors de l’entretien par exemple.

Si j’ai choisi de me fondre dans le paysage et d’être comme l’ombre de l’autre, c’est qu’il s’agissait bien de prendre et de laisser travailler le temps pour pouvoir être investi par ces adultes, comme autre chose que ce que je suis dans mon espace privé.

J’ai été très ému que Jérôme au bout de deux mois me dise : “ Ma maladie à moi, c’est la paranoïa ”. Puis plus tard, lors des courses : “ Je m’entends à merveille avec toi. Comme avec un frère. ” J’ai reçu, sans y répondre, ces paroles comme des cadeaux très précieux.

Je ne m’y attendais absolument pas. J’ai été sensible à ces mots : je, m’entends, avec toi. (J’entends, moi).

J’ai réalisé ce que ce travail exigeait d’humilité et d’exigence intérieure. Il y a une sorte d’intégrité à préserver pour l’autre, un positionnement à penser régulièrement, pour garantir à l’autre notre présence, qu’il s’est parfois autorisé à investir comme un espace de rencontre nouvelle avec sa propre histoire.

J’accepte d’être leur ombre, de veiller à ce fil invisible qui nous aide chacun, à rester debout, et à marcher.

David Léon, Moniteur éducateur

Article paru dans les
“ Nouveaux cahiers pour la folie ” n°2 janvier 2012



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