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La formation, un espace de désaliénation

Inscrits dans le courant de l’Education Nouvelle, les CEMEA revendiquent pour chacun le droit à l’émancipation et à l’expression, c’est-à-dire la possibilité de se libérer de l’emprise d’autrui ou d’une pensée dominante pour se construire ses propres modes de pensée et d’action. Dans une telle perspective, le terme “ droit d’émancipation ” est délibérément choisi plutôt que celui d’égalité des chances, car s’exprimer librement et accéder à une autonomie politique et cognitive sont à affirmer en termes de droits fondamentaux et non comme le fruit d’opportunités quelques peu hasardeuses.

Affirmer une telle volonté situe toute la complexité de la formation, qui consiste alors en un espace de construction de pensée et d’action le plus ouvert possible pour permettre la liberté et la désaliénation des individus, mais qui garantisse pour autant le respect et la participation de chacun.

Un processus d’éducation active

“ Éducation active ” plutôt que “ méthodes actives ” : un choix qui situe l’éducation comme la possibilité pour la personne d’évoluer, de se développer et de se transformer de manière entière, globale. La formation prend place dans cette éducation globale et le participant y est considéré ni comme une tête vide que l’on remplit, ni comme un corps mou que l’on fortifie. Il est un être aux potentialités nombreuses et variées. Le travail de formateur consiste à créer les occasions et les conditions pour les personnes d’éveiller ces potentialités, de les développer et d’avoir prise sur ce qu’elles deviennent. L’éducation ne peut se produire à côté de la personne, elle doit nécessairement l’impliquer dans ce qu’elle a de plus interne, dans ce qu’elle est de plus profond.

Parler de “ méthodes actives ” réduirait le processus à la façon dont la personne se rend active, à la méthode utilisée pour l’aider à y parvenir, alors que l’éducation active vise plus globalement à lui permettre d’agir, de penser et d’évaluer cette action. L’ambition est donc de permettre ou de faciliter un processus plus large d’éducation au sein duquel la personne peut grandir. Un tel procédé ne peut s’avérer riche qu’à l’unique condition que la personne y soit la principale actrice et qu’elle y participe pleinement. Pour autant que l’on considère la participation comme “ un processus par lequel l’individu s’approprie une place au sein d’un groupe dans le but commun de produire un/des changement(s). Le processus produit un changement en termes de savoir (échange de connaissances dans le collectif), de savoir faire (de nouvelles compétences sont acquises dans le groupe et mises en pratique) et de savoir-être (le travail collectif produit un changement dans la façon d’être en relation), changements produits par le travail du collectif. » (CEMEA, 2009).

Ces changements opérés par le collectif ne sont pas prédéterminés, ils naissent d’une volonté commune d’avancer, de construire. Ceux-ci varient donc inévitablement d’une formation à une autre et ce, selon plusieurs paramètres : la nature de l’action éducative (une formation d’animateurs volontaires ne produira pas les mêmes changements qu’une formation continuée de professionnels), le groupe (selon qu’il s’agisse d’un ensemble d’individus qui se réunit pour la première fois ou d’un groupe qui se retrouve de manière régulière), la durée (vivre ensemble dix jours en résidentiel ouvre d’autres possibilités que de se réunir durant deux heures), le lieu (un espace décentré du lieu d’habitation, d’études et de travail produit un autre type d’innovation que si le processus se déroulait au sein d’un quartier quotidiennement traversé par les personnes).

Quels que soient les paramètres en jeu, l’émancipation et l’accès à l’autonomie sont visés de manière continue, tout au long de la formation. Ainsi, progressivement, chaque personne est amenée à prendre conscience de ce qui l’aliène et faire le tri entre les contraintes sur lesquelles elle peut avoir une prise et celles sur lesquelles elle ne peut en avoir, mais aussi identifier celles qui lui conviennent, celles qui lui sont nécessaires et celles qu’elle pourrait transformer, nier ou définitivement supprimer.

Le groupe, la vie collective et la mixité

Parler du droit de chaque être humain à penser et à s’exprimer librement n’exclut pas le collectif. Au contraire, c’est à travers celui-ci que le processus de distanciation, de confrontation et de construction est possible. Les espaces de formation favorisent la prise de responsabilité individuelle et collective, le cadre est pensé de manière à permettre ce cheminement (services à la collectivité, gestion du matériel et des locaux, partage des moments de vie quotidienne, etc).

Par ailleurs, participer au changement nécessite de s’ouvrir à d’autres réalités, modes de pensée ou visions sociétales. C’est pourquoi la mixité des publics, en termes de genres, d’origines socioéconomiques ou culturelles, est l’une des composantes fondamentales de l’action éducative. Elle permet la richesse et la diversité du groupe, des rencontres, mais elle constitue surtout le vecteur d’une ouverture à l’altérité. La mixité place l’individu face à l’autre, l’incite à apprendre à le connaître, à partager une expérience de vie avec lui, à reconnaître et accepter que l’autre n’est pas le même que lui.

Au-delà d’une approche de la différence, l’ouverture à l’autre concerne aussi les individus qui se ressemblent : comprendre en quoi ils se considèrent les “ mêmes ”, oser mettre en avant ce qui les rassemble et ce qui les différencie, c’est aussi cela que la vie collective permet. Cette acceptation place chacun en situation de changement : se retrouver face à un autre, c’est se confronter à d’autres habitudes, d’autres fonctionnements. Toutefois, ce changement pouvant déstabiliser, on ne peut se contenter de constituer un groupe hétérogène. Un cadre pouvant contenir cette déstabilisation et permettant aux participants de dépasser cet état est à élaborer. C’est ce cadre qui permet à la vie collective de s’organiser, aux relations d’évoluer, au groupe de construire de nouveaux modèles communs.

Face à la déstabilisation que peuvent connaître les groupes, la réponse n’est donc pas de fonctionner tels des “ gestionnaires ” : gérer le groupe de manière fermée, dans des interventions directes et strictement autoritaires, qui l’empêcherait de prendre ses propres responsabilités, d’assumer ses actes et de les remettre en question. La réponse ne réside pas non plus dans le fait de constituer des groupes homogènes sous couvert d’une plus grande efficacité : les personnes se connaissant, ayant des habitudes communes, la déstabilisation ne serait probablement pas aussi forte et la réponse des formateurs des animateurs pourrait être la même pour tous. Le choix posé consiste plutôt à ouvrir un espace collectif à la fois cadré et cadrant dans lequel le groupe pourra agir et prendre des initiatives. Ce cadre se compose d’un lieu, de règles de vie, d’une réflexion sur le déroulement de la journée et sur le rythme, de diverses structures groupales, d’activités variées, d’espaces d’expression verbale et non verbale, etc. Les participants vivent ainsi ensemble durant un séjour résidentiel, échangent, se confrontent, partagent des moments d’activité où la compréhension mutuelle est nécessaire. L’expérience qu’offre la formation est celle d’une mixité vécue, éprouvée, et non la simple ouverture du groupe aux bienfaits d’une hétérogénéité théorique, aseptisée.

Faciliter l’ouverture, encourager l’expression

Le processus d’ouverture est nécessaire à la construction collective. À cet égard, Régis Malet insiste sur l’importance de la comparaison, de la confrontation à l’autre, qui pour lui font “ émerger des choses que la singularité des cas tait. (...) L’effort de décentration permet de lutter contre le sentiment de se croire le centre du monde, mais également de nous rendre compte que le monde peut être autrement que de la façon dont on le voit. ” (Malet, 2011).

Pour voir le monde autrement que tel qu’on le voit, tel qu’on le connaît, peut-être faut-il aussi pouvoir passer par un moment de vide. En d’autres termes, après avoir pris du recul par rapport à sa propre vision du monde, après avoir tenté de regarder ce même monde avec les yeux des autres, il faut pouvoir se laisser le répit nécessaire à la création, à l’innovation. Il s’agit presque ici de la métaphore de la page blanche : combien de peintres ou d’écrivains s’obligent à apprivoiser le vide, le blanc de la feuille, afin de laisser l’inspiration jaillir. Aussi angoissant soit ce vide...

Cette liberté permet l’émergence d’une pensée divergente, innovante, s’opposant ainsi aux courants de consommation, de sur-stimulation, de rentabilisation constante des compétences acquises. La formation est un lieu d’expression et de création. L’équipe qui l’encadre facilite l’ouverture, l’aménagement d’un espace d’expérience, mais elle ne stimule pas le processus de manière directe.

Pour oser faire cette expérience, prendre des risques, l’individu a besoin de se sentir connu, reconnu au sein du groupe de formation. C’est alors qu’il pourra recontrer de multiples possibilités de se vivre à d’autres places, de camper d’autres rôles que ceux qu’il connait quotidiennement. Toutefois, il s’agit bien de possibilités puisque pour sortir d’une vision stéréotypée des rôles ou statuts des uns et des autres, il faut avoir la volonté de s’en distancier, d’en changer.

Oser se (trans)former

La formation - et plus largement l’éducation - doit déstabiliser par nature, mettre le quotidien à distance, parce qu’elle pousse chacun à faire l’expérience du rapport à l’altérité, à prendre une place nouvelle dans un groupe. Les dispositifs doivent inviter à innover, à créer plutôt qu’à reproduire l’existant, le connu. Il ne s’agit pas de poser une question et de se saisir - ou non - d’une réponse donnée, il s’agit plutôt d’oser répondre - au risque de se tromper - et de confronter sa réponse à celle d’un autre (singulier ou collectif). Il ne s’agit pas de nier qui l’on est, mais de le partager dans un collectif. “ Oser ” vivre pleinement l’expérience, déconstruire ses représentations, construire une nouvelle vision de l’éducation, de la société. Oser se former, se transformer.

Sources :
Ouvrage collectif (2009), Si la participation m’était contée... Petites histoires et réflexions issues d’une pratique collective, publication éditée par les CEMEA - EP.
MALET Régis (2011), Extrait d’une conférence donnée à l’Université Libre de Bruxelles, Faculté des Sciences Psychologiques et de l’Éducation, mars 2011.



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