Le collectif

“ Le Collectif est une machine à traiter l’aliénation. ” Ces propos, prononcés par le psychiatre Jean Oury, datent de 1984. Il y ajoutait alors ceci : “ Le Collectif est en question dans tout le travail qu’on fait, aussi bien public que privé. C’est peut-être une notion générale qui déborde tout à fait le champ de la psychiatrie. ” (Oury, 1986).

Du temps s’est écoulé depuis la tenue de ces propos et ce recul que nous avons aujourd’hui peut nous permettre de mieux comprendre en quoi le Collectif est en effet une notion “ tout à fait générale ” débordant le champ de la psychiatrie pour s’appliquer aussi à d’autres pratiques (animation, formation, accompagnements). Et si l’approche d’Oury était centrée sur l’accueil et le traitement des schizophrènes et autres personnes cataloguées de folles, nous pouvons nous en saisir comme d’une métaphore pour tenter de penser plus largement ce qu’est l’aliénation et ce que peuvent être des pratiques désaliénantes.

Un peu d’histoire

Oury s’inscrit avec plusieurs autres, éducateurs, soignants, psychiatres, psychanalystes, dans l’histoire de plusieurs initiatives convergentes même si certaines étaient apparemment indépendantes. Ainsi, il y eut pour tous l’expérience de la guerre, parfois l’engagement dans la résistance, il y eut aussi l’influence très forte des idées et pratiques issues de la psychanalyse ou encore des expériences communautaires, et enfin, certainement pour tous, un “ plus jamais cela ” tant face à la guerre elle-même que face à la découverte horrifiée des camps de concentration.

Le parcours de Jean Oury est marqué par ces différents éléments, et fondamentalement par sa rencontre avec l’oeuvre de Freud, et encore plus par la reprise qu’en fera Lacan. Né en 1924, il crée la clinique de Cour-Cheverny dans le Loir et Cher, située au château de La Borde, ce dernier terme étant le nom usuel par lequel cet établissement est désigné. On peut dire que toute la vie de Oury est polarisée par le traitement des psychotiques et des êtres au parcours parfois fracassé qu’il accueille et traite à La Borde, mais aussi par une recherche incessante des conditions d’humanisation qu’un établissement de soins se doit de proposer. Le documentaire de Nicolas Philibert “ La moindre des choses ” en trace un témoignage sensible.

L’aliénation du malade mental : une régression du Sujet vers l’objet.

Le dispositif institutionnel des soins en santé mentale doit se méfier de l’aliénation dans laquelle il place le malade et le psychiatre, qui pourrait très vite transformer l’Homme malade en un objet de maladie et de programmation thérapeutique. “ Il est difficile de ne pas se laisser “ avoir ” par la pression aliénante du cadre qui nous amène “ l’objet ” à soigner. La famille - et le reste - sans le savoir, nous aliène son soi-disant malade. Il y a toujours quelque chose de louche : les habitudes sont changées, quelqu’un pose un problème ; ce problème est entouré, camouflé et quelqu’un est transformé en objet… processus qui transforme ce noeud de relations insolites que pose le fou en cet objet que l’on nomme malade. ” (Oury, 1977).

Une certaine approche objectivante de la maladie mentale s’est développée dans ce sens : si le fou semble être celui qui ne s’appartient plus, n’est plus responsable de ses faits ou gestes, il parait légitime à certains de l’enfermer, de lui vouloir son bien à sa place, de l’écarter du corps social pour lequel il représente potentiellement un danger. Cela s’appelle l’aliénisme et a connu son âge d’or dans la première moitié du 20ème siècle. Âge d’or qui est sans doute loin d’être éteint, à voir le succès actuel des psychotropes de tout bord, des approches biologisantes et sécuritaires de la maladie mentale. Ainsi, sous la présidence de Nicolas Sarkozy, de nombreux hôpitaux français ont été incités, voire obligés, de s’équiper de chambres d’isolement et de contention comme réponses à la violence potentielle des malades mentaux qui y étaient accueillis. Dans cette période, les médias ont été largement complices de la surexposition de crimes commis par l’un ou l’autre malade mental dans ou hors les murs de l’hôpital.

Une fois qu’on en est là, il n’y a parfois plus que quelques pas à franchir pour arriver à une approche déshumanisante de la maladie.
Si Oury n’a pas la naïveté de croire que la psychose serait due aux conditions de l’environnement socio-familial ou sociétal d’un individu, l’établissement de soins tel que celui-ci le met sur pieds et tente de le penser se veut être un lieu d’accueil et de traitement réhumanisant de la folie.

Ce qui fait l’aliénation

Pour Jean Oury, l’aliénation est avant tout un fait de la structure psychique et langagière de l’être humain. Profondément marqué par la psychanalyse et par son travail avec Jacques Lacan, il considère, tout comme avant lui Freud, que l’Homme n’est pas Maître dans sa propre maison. Nous déclarons vouloir des choses et faisons autre chose, nous souffrons de certains symptômes mais nous nous y accrochons. Ce que révèlent depuis la nuit des temps les oeuvres littéraires et théâtrales notamment. Les tenants de la psychothérapie institutionnelle ont nommé cette notion “ surdétermination ” ; les psychanalystes l’appellent l’inconscient.

Cette aliénation-là semble irréductible ; tout au plus peut-on l’apprivoiser, en prendre conscience, sans que jamais l’inconscient ne cesse de nous jouer des tours.
Les autres composantes de l’aliénation sont liées au fonctionnement des groupes et des institutions. La trouvaille des tenants de la thérapie institutionnelle est de mettre sur pied un réel Collectif.

Le groupe n’est pas le Collectif

Depuis l’après-guerre la notion de groupe a connu un essor, voire un engouement considérable. On pense à la Dynamique des groupes de Kurt Lewin, mais aussi aux très nombreuses approches thérapeutiques en groupe (psychanalyse, gestalt-therapy, bio-énergie, etc). Plusieurs courants de réflexion ont cependant montré à quel point les groupes ont tendance à favoriser une mentalité de groupe, une normativité, un fonctionnement violent, soit par clivages simplificateurs, soit par exclusions (on pense notamment aux phénomènes de boucs-émissaires).

C’est donc un long chemin, qui demande un travail volontariste, que d’infléchir le fonctionnement d’un groupe vers une régulation à la fois efficace, démocratique et respectueuse des besoins de chacun.

Qu’est-ce qu’un Collectif ? A quoi sert-il ?

Oury est formel sur cette question : le Collectif est “ une machine abstraite qui me semble indispensable pour articuler quelque chose dans toute collectivité. ”
Que faut-il donc pour que “ ça marche ” ? Et si possible d’une façon humanisante ?

Avoir de la conviction ! Oui, bien sûr. Mais ça ne suffit pas.

Ensuite, dit Oury, distribuer des responsabilités. “ Les gens qui travaillent quelque part, la moindre des choses, c’est qu’ils aient quelque chose à faire ! (...) Un partage des tâches, des tâches apparemment matérielles. ”

C’est ce qu’Oury appelle le champ pragmatique : une bonne organisation, bien pensée, mais pensée collectivement. Et pensée avec de l’hétérogénéité. Ainsi, par exemple, le Comité d’accueil ou la Commission des Menus sont composés de soignants et de soignés. Un collaborateur de longue date de Jean Oury, Marc Ledoux, fait remarquer avec humour qu’à La Borde, le président du Comité d’accueil est un “ grand psychotique ”.

Oury souligne dans le livre sur le Collectif qu’il n’est pas question que les menus soient l’affaire privée des cuisiniers. C’est la mise en acte de ce que les tenants de l’analyse institutionnelle nomment la transversalité.

Mais ça ne peut vraiment fonctionner que s’il se passe quelque chose. “ Ce qui est le plus important, c’est qu’il y ait là, dans ce lieu, un espace du dire, qu’il y ait une possibilité qu’on puisse s’exprimer, même si on ne dit rien ; qu’il y ait quelque chose là, une façon d’être à l’aise. ” (Oury, 1986).

Ce champ pragmatique doit donc se croiser avec ce qu’il nomme le champ pragmatique transcendental. Il s’agit du champ du désir et de ce qu’il appelle la sous-jacence. La sous-jacence, c’est une condition pour qu’il y ait des passages, c’est-à-dire du sens. “ Pour qu’il y ait du sens, il faut qu’il y ait une sorte de mouvement, de passage. “ Passage ” d’un système, d’un lieu, à un autre. ” (Oury, 1986).
Pensons par exemple à l’expression “ mon franc est tombé ! ”. Il se produit quelque chose, un passage, dans le processus de réflexion du sujet qui fait que ce n’est plus comme avant. J’ai compris, j’ai réalisé, “ Eurêka ”. La sous-jacence a quelque chose à voir avec l’ambiance. Comme le rappelle Oury, une certaine ambiance dans un groupe, c’est ce qui fait que quelqu’un peut avoir une idée et peut oser la dire aux autres. Dans certains groupes, certaines institutions, personne ne songe même à avoir une idée, soit parce qu’il y règne la dictature d’un seul ou d’une caste, soit parce que c’est la guerre larvée de tous contre tous.

Oury parle également du semblant. Cette notion semble apparentée à celle de désir et de sous-jacence. Le semblant est en rapport avec une certaine conscience de nous-mêmes et de notre relation au monde : nous cherchons plus ou moins à dire la vérité sur nous, mais jamais nous n’y arrivons totalement. Souvent, les non-dits, les mi-dits, l’humour, le sous-entendu, l’absurde ou le non-sens font partie de notre rapport vécu au monde. Dans un établissement de soins, le semblant a également à voir avec les rôles. Les rôles et fonctions doivent être liés à la finalité du lieu, affirme Oury. Dans le cas de La Borde, c’est très clair : le but est de soigner les malades psychotiques.

Or, le schizophrène a justement “ une déficience presque chronique de la fonction du semblant. ” (Oury, 1986). Le schizophrène, par exemple dira : “ Je sais bien que c’est une évidence quand il fait beau, quand il fait jour, je le sens : mais je ne conçois pas le sens de cette évidence. ” (Oury, 1986). Il reste sur place, coincé avec la question du sens.
Oury en est amené à proposer une sorte de métaphore théâtrale de l’établissement de soins où le semblant a sa part. “ Médiation essentielle (dans l’établissement), le médecin devient la scène où va se jouer le drame... C’est sur cette base que l’on peut construire la notion d’équipe thérapeutique, dont la signification est sous-tendue par l’existence d’un groupe qui démystifie les rapports inter-individuels et joue facilement d’un registre étendu d’apparitions vécues ; je suis le médecin, mais ce n’est qu’un rôle : je suis n’est pas médecin, mais celui qui assume ce rôle, et tu te heurtes à ce rôle pour faire apparaitre en toi la relation je-tu. Mais si tu as le vertige, je redeviens médecin, etc. ” (Oury, 1986).

Toutes ces notions théoriques peuvent paraitre bien lourdes. Elles sont cependant nouées, articulées les unes aux autres et servent dans la pratique.
Elles servent d’abord à ce que chacun puisse se poser en permanence la question d’où il se trouve. “ Qu’est-ce que je fous là ? ” est une question qui a trait au désir. Pour faire un travail, il faut savoir à quelle place on se trouve. Ensuite, elles servent à distinguer différents registres d’intervention. À faire un diagnostic, à différencier, car tout n’est pas dans tout. “ Ne pas tout mélanger, c’est la moindre des choses. ” (Oury, 1986).

Une reconnaissance de dette

“ Le Collectif est en question dans tout le travail qu’on fait, aussi bien public que privé. C’est peut-être une notion générale qui déborde tout à fait le champ de la psychiatrie. ”

Ce texte se veut d’abord être un hommage à Jean Oury. Car aussi déstabilisante et difficile soit la lecture de ses écrits, Oury nous amène à comprendre à quel point la désaliénation est un long et lent processus qui nécessite notre engagement de professionnels ou de militants ainsi que notre constante interrogation sur notre propre désir. Ce processus n’est pas une recette, il s’agit plutôt d’un voyage risqué pour lequel il nous laisse ses nombreuses et précieuses traces.

Sources :
OURY Jean (1986), Le Collectif, Séminaire de Sainte-Anne, Paris, Editions du Scarabée.
OURY Jean (1977), Psychiatrie et psychothérapie institutionnelle, Traces et configurations précaires, Paris, Payot.



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