Les règles du "je"

Nous - CEMEA - avons été sollicités afin d’accompagner une institution du secteur de l’Aide à la Jeunesse dans la construction d’un projet d’animations à destination de deux classes de première secondaire nommées communément « première bis » et « première complémentaire ». Si le discours de l’école pointait ces élèves comme « difficiles » (manque de discipline, de motivation, de travail), celui du Service d’Aide en Milieu Ouvert les situait plutôt comme « en difficulté ». Une nuance de taille dans le regard que l’on porte sur les élèves...

Notre accompagnement devait permettre à ces deux institutions de se rencontrer autour du but commun qu’elles s’étaient fixé : permettre un mieuxêtre des élèves. Un but commun, mais deux visions bien particulières. D’un côté, la volonté d’une école de remettre les élèves dans des rails scolaires, d’un autre côté, la volonté de l’AMO (Aide en Milieu Ouvert) de renouer l’environnement morcelé de ces enfants, de recréer du lien autour d’eux, de redonner du sens à leurs parcours.

Notre manière d’être présents dans ce projet s’est rapidement définie : il s’agissait pour nous de soutenir l’AMO dans ses choix pédagogiques, dans sa manière d’aborder les élèves. Comment donner la possibilité aux enfants de s’exprimer, de mettre des mots sur leur vécu scolaire ? Et puis, au-delà de l’expression, comment les écouter ? Comment accueillir leurs paroles, même les plus fragiles ?

Un écueil à éviter : les laisser croire que ces quelques séances d’animation modifieraient en profondeur le système scolaire auquel ils appartiennent. Ne pas les leurrer, ne pas les décourager, mais les amener à retrouver une certaine confiance, une certaine capacité à agir. Et puis, faire évoluer ce strict rapport au bien et au mal, cette image du « bon élève » qu’il faudrait être. Les amener à nuancer leur parcours, à y trouver du sens, à retrouver l’envie de construire.

S’allier

L’expression doit avoir du sens : pour celui qui s’exprime, pour celui qui reçoit, pour le contenu-même de ce qui est dit, pour la démarche que cela permet. La première étape de ces accompagnements d’élèves aux parcours chaotiques consistait donc à recréer du lien. Les inviter à se présenter, à parler d’eux-mêmes, des enfants qu’ils avaient été et des adultes qu’ils voudraient être. Pas dans une démarche thérapeutique, mais bien pour que le groupe se constitue sur du « vrai », du réel.
En effet, une classe de première secondaire se crée sur des critères relativement objectifs, mélangeant les écoles primaires, les résultats scolaires moyens et l’obtention du CEB, les options choisies. Mais rien de tout cela ne permet a priori de « faire groupe ». L’esprit d’équipe, l’envie de collaborer, les interactions ne sont possibles qu’après la rencontre de tous ces individus rassemblés. Se présenter, apprendre à se connaître, à parler de soi devant les autres, à ne pas rire de ce qui est dit, à accepter que l’autre soit un peu semblable, mais pas complètement... Voilà par quoi il nous fallait commencer.
Il s’agissait presque de la construction d’une alliance. S’allier contre un ennemi ? Encore fallait-il l’identifier. Alors que nous pensions que les élèves pointeraient l’école, les professeurs ou les parents, l’ennemi s’est avéré moins lointain, puisque chaque élève semblait se considérer comme l’ennemi de... lui-même.

Parler en je

Une fois les masques tombés et le groupe un peu plus en capacité de s’exprimer, il nous fallait approfondir ce rapport conflictuel entre chaque élève et l’image qu’il véhiculait de luimême. Si on a un parcours scolaire difficile, c’est parce qu’on ne travaille pas assez. On n’arrivera de toute façon à rien, on ne fera pas de belles études...

Et si, pour commencer, chacun s’essayait à parler en « je.. » ? Utiliser la première personne du sujet puisqu’il s’agit bien de parler de soi. Avec les animateurs de l’AMO, nous en étions là : faire retracer par chacun la trajectoire qui l’a mené de son entrée à l’école primaire jusqu’à aujourd’hui. Se différencier des autres, arrêter de penser que tout le monde vit la même chose, que tous ceux qui se retrouvent dans ces classes « bis » ou « complémentaires » sont voués à l’échec à chaque fois et pour toujours. Chacun a pu alors se remémorer quelques passages positifs, quelques bons souvenirs, au milieu d’une foule de points rouges, de ratés, de faux départs. Comme quoi, je n’ai peut-être finalement pas toujours été si nul que ça. Il n’y a simplement pas un et un seul chemin, le principal n’étant pas que tout le monde vive la même chose ou passe par les mêmes étapes, en même temps, dans le même ordre.

Passer à la case suivante

Dans le jeu de société des serpents et des échelles, chaque joueur avance à son tour. Rares sont ceux qui avancent de façon linéaire. En effet, lorsqu’un joueur atteint la case située au bas d’une échelle, il peut sauter directement à la case supérieure où l’échelle aboutit. De même, lorsqu’un joueur arrive sur la case de la queue du serpent, il redescend à la case de la tête du serpent. Les montées et descentes ne sont pas interchangeables (on monte dans l’échelle et on glisse sur le serpent). Lorsqu’un joueur arrive sur une case occupée par un autre, le premier est retiré de la partie et doit recommencer au point de départ.

En ce qui concerne le système scolaire que nous connaissons, il en est tout autrement. Bien sûr, contrairement au jeu des serpents, il ne s’agit pas ici d’un pur hasard. Mais l’on peut tout de même constater que l’école place chaque élève dans une case dont il est alors difficile de sortir. Le scénario n’est pas encore écrit et pourtant, le chemin est déjà relativement tracé... Et les élèves le savent. Surtout ceux qui sont pointés du doigt comme les mauvais joueurs, les tricheurs, comme ceux qui ne sont bons qu’à passer leur tour.

Voilà où nous arrivions après la première séance : au constat que ces élèves finissaient par se conforter dans cette case où ils avaient été laissés. Non pas qu’ils y aient été abandonnés, mais leur sentiment était unanime ; celui de ne plus pouvoir sortir de cette case, de sentir le vertige de chaque serpent qui pourrait les emporter dans une chute brutale et rarement la possibilité de grimper à l’échelle pour prendre un peu d’avance. Ces élèves manquent d’envies, de projets, de motivation, disent certains. Mais pour laisser naître une envie, il faut s’en sentir la possibilité, la liberté. Il faut se croire profondément capable de franchir la ligne d’arrivée. Il faut également être accompagné sur le chemin, soutenu dans les épreuves et encouragé dans les envols. Mais surtout, il faut mettre du sens dans ce parcours, dans ces apprentissages.

Rendre l’inconnu connu

La première séance d’animation avait tenté de constituer un groupe, de faire force ensemble, de créer une plus grande cohésion. La deuxième avait permis de mettre des mots sur des parcours, de laisser s’exprimer des vécus difficiles, des sentiments d’injustice, d’échecs, d’incompréhensions... Mais après tant de
déconstructions, il nous semblait nécessaire d’envisager des pistes de reconstructions.

La troisième séance devait alors permettre aux élèves d’identifier leurs besoins. Car, comment répondre au plus juste à un besoin si celui-ci n’est pas identifié ? Et aux élèves d’imaginer l’école qui leur permettrait de sortir de leur case... Une cour de récréation pour sortir de l’atmosphère des classes, dans laquelle chacun pourrait bouger, prendre l’air, plutôt qu’une cour deux ou trois fois trop petite pour le nombre d’élèves. Des fenêtres pour laisser entrer la lumière. Des arbres pour faire respirer l’école. Des bancs, des terrains de sport. Des espaces pour dire ce que l’on pense, ce que l’on vit. Des profs qui n’enferment pas chaque classe dans ce qu’ils croient qu’elle est. Des envies, plein d’envies, pour la plupart réalisables. Beaucoup de désirs de changements spatiaux, voire esthétiques, peut-être pour que l’école devienne un lieu de vie et d’étude plutôt qu’un lieu de passage. Se sentir bien quelque part pour avoir envie d’y passer du temps, de s’y impliquer, d’y rester... et arrêter de fuir.

Un jour... et maintenant ?

Les élèves ont pu se rencontrer autrement que ce que le quotidien des cours leur permet. Certains ont pu envisager des pistes concrètes pour un mieux-être à l’école, d’autres ont « lu » leur parcours sous un autre angle, d’autres encore ont simplement profité de ces instants de lâcher prise pour s’exprimer, sans qu’il y ait encore forcément de changement possible.

Ces trois séances d’animation terminées, l’heure est venue pour les animateurs de l’AMO de s’en aller. Restant des partenaires possibles dans la commune, dans le quartier, ils ne seront plus présents dans les murs de l’école.

Comme l’impression d’avoir ouvert des portes... au risque de les laisser se refermer. Qui peut les maintenir ouvertes ? Qui peut, dans l’école, être le relais de ces vécus, de ces paroles, de ces idées ? Qui peut permettre que les besoins identifiés soient entendus, pris en compte et que des pistes concrètes puissent s’envisager ?

Dans notre travail avec l’AMO, il nous a fallu prendre en compte ces questions, entendre ces envies et inquiétudes exprimées cette fois, non plus par les élèves, mais par ces animateurs qui les avaient soutenus. À leur tour, il s’agissait de laisser place à l’expression, de dépasser le vécu, d’en tirer de l’expérience, d’en évaluer les impacts et, enfin, d’en prendre distance pour imaginer la suite. Une suite qui pourrait impliquer l’équipe éducative, créer des ponts entre elle et les élèves, écouter les impressions, vécus et idées des enseignants... Sans se positionner comme les alliés des élèves, mais en maintenant une position de tiers permettant aux uns et aux autres de se rencontrer.

Tout au long de ce processus, chacun a accompagné l’autre dans la prise de connaissance de lui-même, de sa faculté à penser et à agir, mais aussi à faire des liens. Élèves, animateurs et école, AMO et CEMEA.

Des regards croisés, des expériences relatées, de l’expression, des rencontres.

Accompagner, observer, écouter, ne rien précipiter, laisser mûrir.

Une présence, discrète.



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