"Peau noire et masque blanc"

De “ Peau noire et masques blancs ” de Frantz Fanon aux Citoyens Responsables, Actifs, Critiques et Solidaires (1)

Réflexions en forme de bricolage (2)

Frantz Fanon est décédé il y a plus de 50 ans. Aujourd’hui la relecture de “ Peau noire et masques blancs ” nous amène quelques réflexions propres à nous aider à dépasser certaines impasses liées aux aliénations réciproques. Les CRACS (Citoyens Responsables, Actifs, Critiques et Solidaires) serviront d’exemple...

Frantz Fanon est né en 1925 à la Martinique, possession française dans les Caraïbes devenue département d’Outre-mer. En 1943, à 18 ans il s’engage dans l’armée de la France libre et fait l’expérience de la discrimination ethnique. Ses études de médecine et son attirance pour la psychiatrie le conduit comme interne à Saint Alban, haut lieu encore aujourd’hui, de la psychothérapie institutionnelle. Il y croise pour la première fois les CEMEA. En 1952, au milieu de la période de la décolonisation il publie “ Peau noire et masques blancs ”. En 1953 il obtient un poste de médecin à l’hôpital de Blida en Algérie alors territoire/colonie française.

Rapidement il va s’engager dans la lutte pour l’indépendance du pays. En 1961 est publié “ Les damnés de la terre ” devenant ainsi un des fondateurs du courant tiers-mondiste. Il meurt la même année à New-York, quelques mois avant l’indépendance de l’Algérie (1962) en ayant acquis la nationalité algérienne.

“ Peau noire et masques blancs ” est pour Fanon une analyse psychologique de la relation perverse entre l’homme blanc et l’homme noir. Si le livre foisonne d’exemples d’aliénation (3) réciproque pris dans les deux camps, Fanon n’affirme rien “ Je n’arrive point armé de vérités décisives ”(4) et ajoute “ J’appartiens irréductiblement à mon époque ”(5). Façons de dire que ce qu’il énonce ne vaut que pour son époque et que le changement s’annonce.
Devons-nous le croire ? Cinquante ans après l’indépendance de l’Algérie et soixante ans après l’édition de ce livre, l’époque a-t-elle changé ?

“ Tiens, un nègre ! ” C’était un stimulus extérieur qui me chiquenaudait en passant. J’esquissai un sourire.
“ Tiens, un nègre ! ” C’était vrai. Je m’amusai.
“ Tiens, un nègre ! ” Le cercle peu à peu se resserrait. Je m’amusai ouvertement.
“ Maman, regarde le nègre, j’ai peur ! ” Peur ! Peur ! Voilà qu’on se mettait à me craindre. Je voulus m’amuser jusqu’à m’étouffer, mais cela m’était devenu impossible.
(6)

Peut-on dire que ce temps n’existe plus ?

Avec toutes les différences qui séparent le monde que connut Fanon du nôtre, reconnaissons qu’à ce niveau rien n’a changé sous le soleil.
La décolonisation est inachevée. Les modes d’exclusion qu’organisent à la fois les migrants et ceux qui les “ accueillent ” sont toujours à l’oeuvre !

Le propos de Fanon est basé sur son expérience, il s’articule autour de la couleur de sa peau. Pourtant, d’autres choses peuvent faire stigmate.

Rien de plus désagréable que cette phrase : “ Tu changeras, mon petit ; quand j’étais jeune, moi aussi…Tu verras, tout passe. ”(7)

Stigmatisation en l’occurrence du jeune par l’aîné. Le jeune est ainsi renvoyé, assigné à sa condition de jeune, donc supposé ignorant, irresponsable, etc.
Le propos s’élargit : fidèles à Fanon, nous visons toutes les discriminations, toutes les aliénations !
Qu’est-ce qui a remplacé aujourd’hui les régimes ségrégationnistes (8)et les attitudes racistes auxquels répondaient la négritude (9) et le Black Panther Party (10) ?
Nos pensées vont à ces jeunes d’origine musulmane qui affichent de plus en plus leur Islam comme Aimée Césaire (11) ou Léopold Sanghor (12) affichaient leur négritude, développant une approche réductrice de la notion d’identité (13). Ces jeunes que nous côtoyons régulièrement, puisque notre mission est d’en faire ces fameux Citoyens Responsables, Actifs, Critiques et Solidaires !
Lorsque nous évoquons, avec eux, les CRACS, ils considèrent ce concept tantôt comme étant un code de conduite à intégrer totalement, tantôt comme un fatras à rejeter. Les attitudes varient, allant de l’obséquiosité à la colère, en passant par l’ironie.

Quand, en plus, des associations participent à la face aliénante des CRACS, cela peut donner des messages assez proches de ceci :

- Citoyen ? A ce titre tu as des droits et aussi des devoirs ! Vote !

- Responsable ? Mesure les conséquences positives et surtout négatives de tes actes !

- Actif ? Engage-toi dans un projet ! Pas le tien ! Un qui existe déjà !

- Critique ? Refuse de croire sur parole ce qu’on te présente comme étant la réalité ! Demain cela ira mieux !

- Solidaire ? Allume une bougie le 10 décembre !

Nous caricaturons ? Pas tant que cela ! Tentons de séparer le bon grain de l’ivraie.
Les CRACS, c’est un énoncé performatif, au sens de l’analyse qu’en a fait Bourdieu : “ Enoncé performatif, la prévision politique est, par soi, une pré-diction qui vise à faire advenir ce qu’elle énonce ; elle contribue pratiquement à la réalité de ce qu’elle annonce par le fait de l’énoncer, de le pré-voir et de le faire pré-voir, de le rendre concevable et surtout croyable et de créer ainsi la représentation et la volonté collectives qui peuvent contribuer à le produire. ”(14) (Pierre Bourdieu, 1982). Dont acte : en tant qu’association d’éducation permanente, nous ne pouvons qu’adhérer au projet sociétal CRACS, et participer à la “ promotion ” des valeurs qui y sont défendues. Nous y croyons, oui, mais comment les réaliser ?

Séparons donc le bon grain de l’ivraie.
L’ivraie : “ Il est nécessaire, pour la sauvegarde de l’ordre public, que les masses ouvrières ne consacrent pas leurs loisirs à développer les fléaux sociaux ou à fomenter des troubles. Tout moyen qui tend à les éloigner de l’alcoolisme ou de la sédition contribue au maintien de cet ordre. L’Éducation populaire en est un : elle offre aux travailleurs des occupations saines et éclairant leur intelligence, les conduit à la modération. ”(15) (François Bloch-Lainé, 1936).
Notre représentation et notre volonté collective ne s’inscrit pas dans celle déjà affichée en 1936 en plein essor de l’éducation populaire par certains de ses supporters pour le moins paternalistes.

Le bon grain : Fanon nous met en garde sur ce qu’est un projet, comment ce projet, ici les CRACS, peut être instrumentalisé malgré les meilleures intentions : un projet collectif peut insidieusement se transformer en méritocratie individuelle mais celle-ci ne sachant répondre aux aspirations des hommes et des femmes les renvoie à leur délit de sale gueule. Il nous dit aussi comment ce délit de sale gueule, ce déni de reconnaissance engendre le repli sur soi et nourrit le communautarisme. (16)

“ Nous ne poussons pas la naïveté jusqu’à croire que les appels à la raison ou au respect de l’homme puissent changer le réel. ”(17)

Alors on fait quoi ?
Des CRACS ! Il y a sans doute un long chemin à parcourir pour que nous ne les voyions plus que comme des Hommes, et non comme des jeunes, non comme des hommes issus de population étrangère ou défavorisée ou … ou …
Des CRACS ! Il y a aussi un long chemin à réaliser pour qu’ils ne nous voient plus que comme des Hommes et non comme des vieux, non comme des blancs, ou des belges ou des traitres à ta race ou… ou…
Des CRACS pour décoloniser le colonisé… et le colonisateur. Décoloniser la société, décoloniser les mentalités.
Ce long chemin demande l’invention de nouveaux modes de rapports sociaux où les eux et les nous disparaissent, laissant place à l’intégration - au sens où chacun est entier -, phénomène oh combien réciproque.
Il y a de part et d’autre du monde des hommes qui cherchent ! ”(18)

(1) Appellation reprise dans les finalités citoyennes du décret Organisation de Jeunesse à l’égard des jeunes.
(2)Référence au sens donné par Claude Lévi-Strauss “ Faire soi-même ” et repris par MACEY David (2011), Frantz Fanon une vie, La découverte, p. 179.
(3) Perte de maîtrise de ses forces propres au profit d’un autre (individu, groupe ou société en général).
(4) FANON Frantz (1952), Peau noire et masques blancs, Seuil, p. 5.
(5) ibid page 10.
(6) ibid page 90.
(7) FANON Frantz (1952), Peau noire et masques blancs, Seuil, p. 109.
(8) Séparation physique des personnes de couleurs différentes.
(9) Courant littéraire et politique qui revendique l’identité noire et sa culture.
(10) Mouvement révolutionnaire afro-américain.
(11) Poète, homme politique martiniquais/français et noir 1913-2008.
(12) Poète, écrivain, homme politique sénégalais et noir 1906-2001.
(13) “ L’identité n’est pas donnée une fois pour toutes, elle se construit et se transforme tout au long de l’existence. ” MAALOUF Amin (1998), Les identités meurtrières, Grasset.
(14) BOURDIEU Pierre (1982), Ce que parler veut dire, l’économie des échanges linguistiques, Fayard, p. 150.
(15) BLOCH-LAINE François (1936), L’emploi des loisirs ouvriers et l’éducation populaire, F. Boisseau, p. 15.
(16) Terme sociopolitique désignant les attitudes ou les aspirations de minorités (culturelles, religieuses, ethniques...) visant à se différencier volontairement et à se dissocier du reste de la société.
(17) FANON Frantz (1952), Peau noire et masques blancs, Seuil, p. 181.
(18) ibid page 186.

Sources :
BOURDIEU Pierre (1982), Ce que parler veut dire, l’économie des échanges linguistiques, Fayard.
FANON Frantz (1952), Peau noire et masques blancs, Seuil.
MAALOUF Amin (1998), Les identités meurtrières, Grasset.



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