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Société capitaliste, tu ne nous auras pas !

“Il est peu de vertus plus tristes que la résignation ; elle transforme en fantasmes,
rêveries contingentes, des projets qui s’étaient d’abord constitués comme volonté
et comme liberté.” Simone de Beauvoir

Depuis l’avènement du libéralisme et le développement de l’économie de marché capitaliste à la fin du 19e siècle, notre société a subi une dérégulation des structures sociales traditionnelles (institutions, communautés, familles…) qui nous a mené-es à une situation de modernité insécurisée (1). Avec les traditions et structurations de la société, la place de chaque individu était déterminée. Puis, brutalement, la mobilité sociale acquise de même que la mise en concurrence des individus, en particulier sur le marché du travail, a provoqué l’effondrement des repères et des solidarités traditionnelles (syndicats, mutuelles, mouvements associatifs...). Par conséquent, chacun-chacune d’entre nous a, certes, gagné en « liberté » mais a également perdu en sécurité !

Bien que le mouvement ouvrier ait mis sur pied, à l’échelle nationale, des systèmes d’entraide et de solidarité, le processus de mondialisation les brutalise depuis les années 1980 par la mise en concurrence des individus et des populations au niveau mondial laissant chacun-chacune seul-e avec lui-elle-même. Les impacts sont forts. Ainsi nous sommes touché-e-s dans notre identité propre d’individu et dans les liens que nous tentons de tisser entre et avec les autres. Le traumatisme est grand puisqu’il est à la fois collectif et individuel.

La perte de repères et de prise sur la société est d’autant plus compliquée que les évolutions de l’économie de marché capitaliste, soutenues par la mondialisation, ont engendré un capitalisme financier de plus en plus global et abstrait, dématérialisé par le recours massif aux technologies de l’information. En peu de temps, notre société est passée d’un fonctionnement industriel vers un fonctionnement financier. Dans ce cadre, les travailleurs-travailleuses n’ont plus de contact direct avec les décideuses-décideurs mais avec leurs représentant-e-s. Les rapports de force, autrefois basés sur la dialectique travail/capital, sont largement plus complexes voire impossibles. Libéré du poids des rapports de force anciens et dépassant les frontières des États, le capitalisme financier peut se déployer selon ses propres logiques, disqualifiant l’humain et les réalités industrielles.

Face à cette machinerie financière globalisée difficile à combattre et qui entraîne une certaine résignation (There Is No Alternative (2)), la tendance est forte de se rabattre sur les individus plutôt que de s’attaquer au système dans son ensemble. Le conflit ne se situe plus au niveau collectif et politique mais au niveau individuel et psychique. Le burnout en est un stigmate contemporain. Les humains sont devenus une ressource parmi d’autres dans le processus de production, ignorant pour bonne part leur humanité.

La « Liberté », entendue comme indépendance mais souvent dénommée autonomie, est vendue aux personnes comme contre-partie de cette situation. L’illusion que nous ne sommes pas empêché-e-s de faire ce que nous voulons, d’être qui nous voulons, de pouvoir poser nos propres choix est entretenue et même transformée en injonction. C’est l’un des nombreux paradoxes auxquels l’individu doit faire face, confronté à des non-choix présentés comme des choix évidents, des opportunités.

De nouveau, seul face à de trop nombreuses possibilités factices, l’être humain doit se débrouiller. Et les structures collectives qui pourraient le soutenir sont elles-mêmes discréditées (syndicats, mutuelles…) et remplacées par des offres de participation multiples et concurrentielles.

Remettre l’Humanité debout
La vision de l’Être humain prônée par le modèle financier capitaliste est l’Homo Economicus. Celui-ci est envisagé comme un individu esclave d’une rationalité instrumentale, n’effectuant ses choix que par le calcul « coût-bénéfice » et s’abandonnant à la logique de l’accumulation sans fin. Il-elle serait aussi envisagé-e comme un être violent et irresponsable qui doit être contenu-e en permanence par une force supérieure incarnée par l’État.

Nous nous insurgeons contre cette idée enfermante, assignante, déprimante… !
En effet, si l’Être humain est doué de raison, il-elle est également doté-e d’émotions, d’empathie, d’intelligence, de créativité, de besoins, de relations, de passion, d’imperfections... Cet être complexe traversé de désirs ne peut se concevoir qu’à travers des collectifs qui le produisent et au travers desquels il se construit, cheminant vers l’autonomie dans un processus d’émancipation individuelle et collective, devenant ainsi un Être Sujet Debout !

Redonner du sens et de la cohérence au quotidien
Redonner du sens, de la cohérence dans le quotidien est indispensable pour que l’individu puisse redevenir un sujet et s’engager dans la lutte collective. Pour ce faire, il est primordial de déconstruire les mécanismes d’intériorisation du système dominant et de lutter contre la reproduction des pratiques calquées sur celles issues de l’idéologie gestionnaire, qui s’est insérée dans les pratiques, dans les discours, y compris dans les discours et pratiques contestataires.

Un ennemi précis est le gain de productivité, d’efficience à tous niveaux, qui se traduit par la spécialisation et la division du travail et des pratiques quotidiennes ou par la gestion de la vie privée. L’organisation de la vie de famille s’envisage aujourd’hui sous l’angle de la division des tâches pour gagner plus de temps… tout en en profitant que très peu puisque nous anticipons déjà le temps suivant en tentant de maintenir le rythme imposé par notre société. Arrêtons de vouloir rentabiliser chaque moment, chaque instant ! Il en va de même pour le travail. En recherche permanente de plus d’efficience et de rendement, le temps d’apprendre, de construire une pratique, d’évoluer… n’est plus autorisé. Les structures de travail devraient envisager cet aspect et placer au centre la personne afin de diminuer son niveau d’exploitation et la pression qui pèse sur elle.

Le croisement du travail et de la vie privée, à cause des avancées technologiques et des nouveaux modes d’organisation, impacte aussi directement le temps libre, le temps de loisirs et le temps en famille. L’exigence de réactivité des travailleurs-travailleuses ne nous permet plus de vivre consciemment, sereinement les autres temps.

Nous sommes convaincu-e-s que l’être humain est effectivement plein-e de ressources, de capacités et adaptatif-ve. La-le contraindre à se spécialiser toujours plus, toujours plus vite et dans tous les domaines, revient à nier son humanité et à augmenter son degré d’aliénation.

Lutter contre ces ennemis permettrait aux personnes, dans leur globalité, d’accéder à plusieurs compétences et à plus de capacité d’action, reconnues à travers leur humanité plutôt qu’à travers leurs fonctionnalités spécifiques. Toutefois, pour ne pas reproduire l’effet d’uniformisation du système, nous nous devons de considérer nos singularités en tant qu’individus. Cela se traduit aussi par le combat contre l’enfermement des personnes dans des tâches, des rôles choisis ou imposés.

Construire un langage pour penser… pour agir
Le langage de la logique gestionnaire, du management a complètement envahi notre manière de parler. Que ce soit dans les domaines du privé ou du monde du travail, du simple « gérer sa famille », « je suis libre de travailler quand je veux » au « projet de vie des chômeurs », le discours des individus est contaminé à tout moment. Ce discours uniformisé et fonctionnel limite la capacité de penser de chacun-e et restreint la critique du système.

Or, pour penser le monde dans sa complexité, il est nécessaire de mobiliser une rationalité substantielle enracinée dans le vécu, dans l’expérience, dans les émotions pour contrer la rationalité instrumentale. Il est urgent de retrouver des connexions à la Vie de chacune et chacun, à la société, au monde qui prennent en compte les dimensions humaines, environnementales et sociétales : une personne qui travaille est un être humain qui vit une expérience sensible pas seulement un facteur de production ! Le langage étant l’outil majeur pour penser, il y a lieu de réfléchir et construire des langages et des concepts collectivement facilitant la résistance au langage de la domination (et donc à ses logiques).

Imaginer et vivre collectivement des alternatives
À la marge de la société se construisent des solutions : résistances ancrées dans le quotidien, nouveaux modes d’entre-soi, nouvelles socialités. L’émergence de ces structures se caractérise par la co-construction et le retour aux actrices-acteurs. Ces initiatives questionnent et mettent au travail les finalités de la société. Elles sont en rupture avec une vision court-termiste et comptable de l’idéologie gestionnaire et de la pensée utilitariste. Elles nous proposent des moyens qui ne sont pas transformés en fins. Elles produisent des institutions émancipatrices. S’intéresser à la périphérie, aux exclusions et à la violence permet donc de lire la société, mais aussi d’y découvrir des moyens de reprendre du pouvoir d’agir sur soi, sa vie, le monde qui nous entoure.

Dans ces différents espaces, il s’agit également de remettre la contradiction au centre de la réflexion sur les pratiques et les fonctionnements, d’encourager la pensée dialectique pour éviter la narcissisation3 et les paradoxes générés par le système économique. Il y a urgence à sortir de la croyance qu’il y aurait des, voire une seule, bonnes pratiques et envisager ce que chacune permet, empêche au regard du projet pour la société et du processus d’émancipation. Cette posture facilite l’émergence d’une créativité individuelle et collective, la mobilisation de l’intelligence et la possibilité pour chacun-e de prendre une place dans les processus de construction collective.

De même, dans ces lieux, l’exercice de l’autorité doit être mis au travail pour garantir une redistribution du pouvoir et, de cette manière, encourager le pouvoir d’action de chaque individu.

Pour atteindre cette émancipation individuelle et collective, il est donc urgent d’agir à trois niveaux différents : idéologique, conceptuel et matériel. Idéologique en réfutant TINA et en construisant des utopies qui mobilisent l’individu et le collectif. Conceptuel en utilisant un langage alternatif et des concepts qui ne sont pas liés à la domination et qui font échos à cette utopie, tout en restant appropriables par l’ensemble des individus. Matériel par la mise en place dans nos organisations de travail, nos relations sociales, nos échanges commerciaux, nos vies… d’alternatives à la recherche d’intérêts individuels et au calcul coût-bénéfice.

Dès lors, l’enjeu est de trouver des possibilités de collaborations pour les collectifs autour d’objectifs et de préoccupations communs. Ce dialogue générerait de la créativité et alimenterait les réflexions de chacun d’eux nécessaires à la création d’un réel mouvement social. Dans cette même idée de rassemblement doivent être incluses des organisations économiques originales pour formuler une proposition politique et socioéconomique réaliste qui ouvre des possibilités d’entrevoir une autre société. L’Action culturelle est un des leviers qui participerait à cette proposition. En effet, celle-ci peut outiller et accompagner les personnes et les collectifs dans leurs réflexions et leurs analyses politiques pour déboucher sur la rencontre et la création d’actions communes.

L’ensemble de ces éléments fait système. Il s’agit pour chacun-e d’entre nous d’agir de là où il-elle est sur ceux-ci en parallèle. Nous nous devons de construire une cohérence d’action par la réflexion collective sans attendre d’avoir un projet de société global qui va s’imposer totalement. Cette attente peut mener à la résignation. Mieux vaut travailler à des évolutions en cohérence qu’à la préparation sans fin d’une hypothétique révolution !

(1) Vincent de Gaulejac lors de la conférence « Un monde bipolaire ? L’organisation paradoxante des sociétés hypermodernes », colloque internaltional Idéologie gestionnaire, souffrance au travail et désinsertion sociale. Héritage et perspective de la sociologie clinique, 9 et 10 septembre 2015, Université de Mons.

(2) There is no alternative (TINA, en français « Il n’y a pas d’autre choix ») est un slogan politique attribué à Margaret Thatcher lorsqu’elle était Premier Ministre du Royaume-Uni. Ce slogan signifie que le marché, le capitalisme et la mondialisation sont des phénomènes nécessaires et bénéfiques et que tout régime qui prend une autre voie court à l’échec.

(3) Remise en jeu massive dans chaque interaction sociale : ce mécanisme donne l’illusion d’exister et d’être reconnu-e alors qu’il n’est que la conséquence de l’effet déshumanisant du système.

CEME’ACTION - Décembre 2016



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