Trajectoires

« Étranger, il me faut d’abord te demander ceci : Qui es-tu ? D’où viens-tu ? Quels sont tes parents, ta cité ? » (Homère, l’Odyssée)

Dans l’Odyssée, par deux fois, Pénélope ne reconnaît pas Ulysse, son époux. Celui-ci a vieilli, il est sale, dans des haillons de mendiant. Pénélope pose ces questions, à cet homme qui représente la figure emblématique du migrant. Revenant de Troie, Ulysse va en effet errer dix ans et parcourir terres et mers pour rentrer chez lui. Il incarne le héraut de cet espace parcouru qui devient récit.

Puisque l’espace constitue un décor de nos vies, il y a lieu parfois d’en faire une véritable thématique de formation. C’est ce que nous allons explorer dans ce qui suit, à travers l’expérience de la formation qualifiante.

Depuis plus de 15 ans, en Région de Bruxelles-Capitale, les CEMEA organisent une formation qualifiante d’animateurs et animatrices de rue et de quartier, d’une durée d’environ six mois, destinée à un groupe de seize personnes demandeuses d’emploi, faiblement qualifiées. Outre le cadre d’insertion socioprofessionnelle dans lequel elle s’inscrit, la formation se donne pour objectifs de susciter de nouveaux départs, tant personnels que professionnels chez les participants.

Au départ d’un parcours s’ancrant dans la formation à l’animation de centre de vacances, l’attention et les activités des participants vont ensuite être orientées vers différents quartiers de la capitale. Ils y effectueront des stages supervisés dans des structures de proximité (maisons de quartiers, associations...).

Une activité emblématique : « Enracinement »

Cette activité a été élaborée il y a quelques années par Christine Partoune (1) et a été expérimentée à plusieurs reprises dans le cadre de cette formation qualifiante. Elle comporte plusieurs temps.

Une sorte d’échauffement collectif d’abord. L’équipe de formation aura écrit sur un panneau les différentes langues dont elle croit savoir qu’elles sont parlées par les participants du groupe en formation (français, néerlandais, marocain, berbère, turc, kinyarwanda, espagnol…). Cette liste est évidemment à compléter par les participants.
L’équipe aura également écrit, encore une fois en rapport avec ce qu’elle sait ou croit savoir des participants, plusieurs dimensions de lieux : le Monde / l’Europe, l’Afrique, l’Asie…/ la Belgique, l’Italie, le Danemark… / la Wallonie, Bruxelles, la Flandre / Molenbeek, Forest, Ixelles… En n’oubliant pas : « Nulle part ».

Les questions posées ensuite concernent le sentiment d’appartenance, tant sur les langues que sur les lieux : « D’où se sentent-ils appartenir ? » et « Quelle est/ quelles sont leur(s) langue(s) ? »

Des cartes géographiques à différentes échelles et une mappemonde concrétisent ces espaces. L’échange verbal qui suit peut déjà faire ressentir l’extrême diversité des rapports vécus aux langues et aux espaces.

Comme souvent dans la vie, on commence par l’ancrage. Ancrage dans les sentiments d’appartenance territoriale, ancrage dans les langues. Ensuite, les formateurs et formatrices formulent la question suivante à chaque membre du groupe : « Qu’est-ce qui fait que j’habite là où j’habite ? »

Chacun est ainsi invité, dans un premier temps silencieusement et pour soi-même, à revisiter ses déplacements et ceux de sa famille. Ces déplacements ont-ils été choisis ? Un peu, beaucoup, pas du tout ? Quelles ont été aussi les contraintes, les nécessités (déménagements de la famille, émigration pour raison économique ou autre, séparations, divorces, catastrophes, guerres…) ?

Les participants travaillent ensuite par paires librement choisies et se présentent l’un à l’autre à travers ce qu’ils ont envie de partager de leurs pérégrinations. L’échange est aussi libre que possible. Chaque paire peut se déplacer, aller chercher des cartes pour préciser telle ou telle chose... À la fin de l’échange verbal, les membres du duo se mettent d’accord sur ce qui est restituable au groupe : questions, réflexions, éléments plus personnels que l’on se sent prêt à partager...

Enfin, l’échange en groupe, souvent d’une grande intensité émotionnelle, vient border ces réflexions et ouvre les participants à une sensibilité nouvelle, tant sur la thématique des espaces, des déplacements et de la façon dont ils sont signifiants, que sur une certaine façon d’être en relation les uns avec les autres.

À chacune de ces étapes, l’attitude et l’attention des formateurs doivent être très aiguisées. Les thématiques de l’espace, des déplacements, de l’habitat ne sont pas neutres. Le sujet peut vite devenir intime. D’où la nécessité de consignes très claires, l’autorisation de garder des choses pour soi ou dans le duo, l’importance de convenir de ce qui sera dévoilé.

L’activité touche à plusieurs questions très contemporaines : les appartenances, les racines, le territoire, le sang, l’identité, les générations. Ces questions sont, de plus, souvent enchaînées les unes aux autres. Par exemple, les sentiments liés à l’origine, l’appartenance, l’identité : il y a des origines, des appartenances territoriales, des filiations dont on se revendique, dont on est fier, voire qu’on exhibe. D’autres qu’on préfère taire.

Certaines représentations individuelles ou collectives vont donc être activées, des tensions peuvent apparaître. Notre choix est de proposer un espace et un temps d’exploration et d’expression de ces questions. L’horizon éthique de ce choix est que nous pensons qu’il n’y a ni lieu d’esquiver ces questions des trajectoires, des identités individuelles et collectives, ni de les cristalliser (vers une « dérive communautariste ») : personne ne peut être défini uniquement en fonction de ses origines.

N’oublions pas que nous sommes tous des migrants, ne fût-ce que dans le sens où la vie est une migration depuis la naissance jusqu’à la mort. Dès lors, en formation, la question « D’où venez-vous ? » prend une épaisseur nouvelle.

On voit, à travers cette activité, que notre rapport à l’espace, aux déplacements, aux pérégrinations… est une clé riche de potentialités, qui participe à ce que chacun de nous dessine le parcours de sa vie.

Déménagement : l’espace et les rêves

Ne dit-on pas qu’il faut à la fois rêver sa vie et vivre ses rêves ?
L’histoire de Khadija, participante de la formation qualifiante, en témoigne : elle nous raconte son parcours en termes d’espace.

Khadija a habité vingt-et-un ans dans une commune bruxelloise qui a mauvaise réputation : « Quand tu dis que tu habites là, pour l’extérieur, pour les médias : c’est pas terrible ! » Mais, dit-elle, « Il faut le vivre de l’intérieur. J’ai eu six enfants et jamais de soucis. »

Depuis un an, elle a déménagé pour la campagne. « Je n’ai pas choisi. J’ai cherché un logement plus grand pendant trois ans à Bruxelles. Mais le prix du logement... Et puis, je suis Marocaine. Les gens n’ont pas voulu me louer. On juge sur l’apparence. Dans tous les sens ! À la fin, quand j’ai trouvé la maison à la campagne, je le disais : je suis Marocaine, vous ne pouvez pas décider sans m’avoir rencontrée. Il faut me rencontrer. Ça a fini par marcher. J’ai vendu la maison à Bruxelles et suis venue m’installer ici. »

« Ici, à la campagne, je découvre une bouffée d’air. Un épanouissement. Je n’ai pas d’inquiétude. L’espace n’est pas étouffant, les enfants peuvent sortir, jouer dehors. J’avais toujours rêvé d’espace, mais j’avais mis un couvercle sur ce rêve. »

« Moi, dans l’espace où je vis maintenant, tout est calme. J’ai éliminé tout ce qui peut nous connecter à l’extérieur. Il n’y a plus de TV. Il y a la rivière tout près : on observe la migration des grenouilles. On sent la nature, le temps qui passe. »

Si elle met sa casquette de future animatrice, voici ce que cela lui inspire : « Les enfants, j’aimerais leur donner beaucoup d’espace… de parole. Les écoute-t-on vraiment ? »

« J’aimerais leur faire découvrir la nature. Beaucoup de jeunes, dans la nature, sont différents, ils sont autres. En ville, tout est bruit. »

Un fil semble se dessiner pour Khadija entre son expérience nouvelle des espaces et ses conceptions du métier d’animatrice, ses préoccupations à l’égard des enfants. Dans le cadre d’un entretien unique non directif, nous n’avons pas pu approfondir cette dimension. Mais une activité, comme celle décrite précédemment, pourrait être l’occasion de mettre au travail ce rapport entre espaces de vie et espaces professionnels. Le groupe de la formation qualifiante est un groupe « longue durée » : les personnes ont ensemble une histoire et un vécu en commun. Ensuite, se destinant à travailler dans des quartiers très multiculturels, ils seront confrontés à ces questions et se doivent de s’y frotter d’abord personnellement, individuellement et collectivement en formation. L’histoire de Khadija, en rapport avec ses espaces de vie, nous a semblé un bel exemple de possible émancipation professionnelle, mais aussi personnelle : oser vivre ses rêves plutôt que rêver sa vie.

Et l’espace dont on rêve, c’est celui où l’on veut aller. L’émancipation, c’est aussi cela : se libérer des stéréotypes, des assignations, des craintes.

Prendre la liberté d’aller où l’on veut.

Explorer et représenter un quartier

De nombreuses études sociologiques ou anthropologiques ont fait le constat que découvrir, s’orienter dans un espace, pouvoir se le représenter... sont des éléments importants jouant dans la confiance en soi des jeunes, des adolescents. Le manque de confiance des jeunes dans leur corps et les possibilités de se mouvoir librement vient du fait que l’espace est porteur de croyances, de peurs, de vécus d’échecs, d’interdits.

Il convient donc « de restaurer avant tout chez chacun un rapport positif à l’espace, en commençant par celui du corps agissant dans l’espace. (...) Pour se sentir mieux dans un espace, il faut pouvoir ressentir davantage de choses positives dans cet espace et en même temps avoir une prise sur cet espace pour pouvoir s’y retrouver, ne pas être submergé par la complexité, le fouillis, le chaos, donc pouvoir ordonner l’espace et y orienter son action. » (C. Partoune, 1998).

La réflexion de Christine Partoune met en évidence les multiples dimensions du problème : le niveau des sentiments (surtout négatifs : peurs, vécus d’échecs, d’incompétence) dans le rapport à l’espace d’une part, le besoin d’autre part de prendre des points de repères, des outils en vue d’agir (outils intellectuels, techniques…), enfin l’action nouvelle, l’action efficace qui amène à transformer à la fois la représentation que l’on a de l’espace et la représentation que l’on a de soi. Occasion de cultiver des sentiments positifs (fierté, plaisir...).

Faire ressortir les croyances liées à tel espace, sa « réputation » comme pourrait le dire Khadija, ce dont il est porteur de façon invisible, voilà un des objectifs que les formateurs se donnent lorsque, avec des stagiaires, ils vont explorer et analyser des quartiers, dans le parcours de la formation qualifiante.

La surprise est souvent au rendez-vous : les présupposés d’une équipe de formation étant parfois sensiblement différents du regard des stagiaires (2). Pour débusquer les inévitables taches aveugles, il convient de se donner une grille d’analyse avec des questions simples mais efficaces. Par exemple : « Que voyez-vous dans tel espace ? Que ressentez-vous ? Comment analysez-vous ce que vous voyez/ressentez ? »

Ce n’est qu’après cette expérience vécue et son analyse que l’on peut se connecter, de façon non plaquée, à des enjeux plus larges, comme le respect de l’environnement, le développement durable, la cohésion sociale, la politique des villes, etc. C’est aussi à ces enjeux qu’une formation intégrant la thématique de l’espace doit éveiller.
En formation qualifiante, c’est ce trajet passant par le vécu et son analyse qui est suivi pour les adultes : chaque participant ne pourra transmettre à ses futurs « animés » que ce qu’il ou elle a intégré personnellement.

Chacun ira de l’expression de ses peurs vis-à- vis de l’espace (lieux qui éveillent la crainte, qui sont perçus comme oppressants, récits d’expérience où l’on s’est perdu...), à des prises de conscience et de confiance par rapport aux espaces. Ainsi, il sera demandé de représenter graphiquement différents quartiers familiers (le sien, là où l’on habite) et un nouveau (là où l’on va faire un stage, par exemple). Quels points de repère prend-on ? Que donne la confrontation avec les points de repère des autres participants ? On apprend ensuite à se construire des modèles d’organisation spatiale (cartes, schémas, plans), à les comparer, à les critiquer, à les améliorer.

Au bout du parcours...

… l’espace et nos rapports aux espaces ne sont pas neutres. Qu’ils soient publics ou privés, plus ou moins organisés par d’autres ou par soi-même, ils témoignent d’intentions, d’émotions, de désirs, de rapports de force ou de choix politiques qu’il importe d’apprendre à appréhender et à décoder.
C’est pourquoi, en formation, sous certaines conditions éthiques et méthodologiques que nous avons tenté de préciser dans ce texte, l’espace peut devenir une véritable thématique de formation. De telles expériences d’activités conjuguent, sans les mélanger mais en les articulant, des interrogations sur les rapports à la fois personnels et professionnels à l’espace.
On peut viser à ce que de telles démarches aident de futurs animateurs à approfondir ces dimensions du sens de l’espace pour chaque jeune qui leur sera confié et qu’elles offrent une ouverture vers les enjeux plus larges de cette dimension (enjeux sociaux, politiques, environnementaux).

Chaque participant, chaque animateur, est ainsi invité à se mettre dans les traces d’Ulysse pour répondre de ce qui l’a déterminé dans son parcours jusqu’à présent et mieux appréhender ses espaces de liberté : où veut-il et peut-il aller à présent ?

(1) Professeure de didactique des sciences géographiques, Université Libre de Liège (ULG), Département de géographie.
(2) Cfr. Article « Tu n’as rien vu à Matonge », CEMEAction Juin 2010.

Sources :

CEMEAction (Juin 2010) Tu n’as rien vu à Matonge, rien !, pp.14-17. HOMÈRE (1995) L’Odyssée, Babel, Actes Sud.
PARTOUNE C. (1998) Compétences terminales en géographie. Argumentaire, consulté à l’adresse : www.ulg.ac.be/geoeco/lmg/com..., le 22/01/2001.
PARTOUNE C. Enracinement, exercice-support sur la thématique de l’espace, consulté à l’adresse : www.ulg.ac.be/geoeco/lmg/com..., le 13/12/2000.



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