L’homme étendu sur le rivage est éreinté. Son corps porte les traces d’une débâcle. Il est fatigué et sale. Démuni. Un groupe de quelques filles le découvre. En l’apercevant dépouillé, elles crient et s’enfuient. Elles ont peur. Cet homme est un étranger. Son allure est dérangeante. Elles ont peur et elles fuient. Toutes, sauf une. Les cris réveillent l’homme et lui aussi a peur. Où est‑il arrivé ? Quel sort va lui être réservé ? Est‑il sur le territoire d’hommes et de femmes qui lui réserveront un sort injuste ? Est‑il sur une terre hospitalière ? L’homme échoué et celle qui n’a pas fui échangent quelques mots. Cette rencontre est décisive. Elle n’est pas dénuée d’une certaine tension. De part et d’autre, il y a de la peur, du doute, mais aussi du respect. Ce premier contact est crucial et aboutira à l’accueil du naufragé. Il sera lavé, vêtu, nourri et fêté, avant même que son nom ne lui soit demandé. Il sera reçu avec les honneurs faits à tout étranger, comme le veut la coutume, mais aussi la loi. La jeune femme s’appelle Nausicaa. Elle est la fille du roi des Phéaciens1. L’histoire ne dit pas pourquoi elle n’a pas eu peur de l’étranger. Il est écrit qu’elle a de l’audace. On sait aussi que son peuple fut autrefois chassé de son royaume et dû trouver refuge sur une autre terre. L’homme s’appelle Ulysse. Il tente depuis des années de revenir à Ithaque, mais les Dieux l’en empêchent. Son périple prend fin, mais il l’ignore.
Qui est traversé‑e par la peur ?
Toute rencontre d’un être humain avec un autre être humain est potentiellement dangereuse. Se confronter à l’altérité, à l’étrangeté, nécessite une prise de risque. Le récit que nous fait Homère de l’Odyssée ne cesse de démontrer que l’hôte qui cherche l’hospitalité se met en danger. Pour penser et rendre sensible le risque de l’hospitalité, Homère imagine une série de situations ; il met en scène des personnages qui incarnent des manières de faire face à celui ou celle qui demande à être accueilli‑e. Il y a l’hospitalité refusée par le Cyclope, qui dévore les compagnons d’Ulysse lorsque ceux‑ci cherchent refuge. Il y a les Lotophages qui offrent aux naufragé‑e‑s des fleurs qui font perdre la mémoire et l’envie du retour. Circé change ceux et celles qui accostent sur son île en bêtes sauvages. Calypso en fait des otages. Dans les récits d’Homère, la peur est presque toujours du côté de celle ou celui qui cherche l’hospitalité, du côté de l’étranger‑ère. Les relations entre celui ou celle qui demande l’hospitalité et celle ou celui susceptible de faire preuve d’hospitalité mettent en jeu des rapports de pouvoir, car entre les un‑e‑s et les autres la dissymétrie est fréquente2. Dans la rencontre d’Ulysse et Nausicaa, les dysmétries sont multiples et toujours en défaveur du naufragé. Nausicaa est accompagnée, Ulysse est seul. Nausicaa est vêtue et coiffée, avec le soin et la somptuosité qu’exige son rang. Ulysse est nu, sale et démuni. Nausicaa a décidé d’aller sur la plage suite à un songe qu’elle interprète comme un message des Dieux. Ulysse est le jouet des Dieux, il ne décide de rien dans ses périples successifs. Nausicaa est sur un territoire dont elle connaît l’histoire, le peuple et les paysages, Ulysse arrive sur une terre inconnue. Le degré de maîtrise des ressources (vêtements, abris, mais aussi connaissances et groupes d’appartenance), sur sa propre destinée, et son appartenance au territoire influencent la posture lors de la rencontre.
Le terme territoire est étymologiquement lié au mot latin territorium qui fait référence à la terre. Mais le recueil de jurisprudence civile à la base du droit romain qui influencera le droit moderne en Europe3 fait un lien direct entre le territoire et le jus terrendi, le droit de terrifier, associant ainsi le contrôle d’une terre au pouvoir de la protéger par la menace4. Le droit de terrifier pour garder le contrôle d’un territoire et des ressources qui lui sont associées et, ainsi, assurer une certaine maîtrise sur la destinée de son groupe entre donc en tension avec les lois qui régissent l’hospitalité. Cette tension est-elle au cœur de la rencontre entre Nausicaa et Ulysse ? Quelle est la place du territoire dans la manière dont se déroule une rencontre avec un‑e étranger‑ère ou une étrangeté ? Quelle est la place du territoire dans ce qui nous fait vaciller entre peur et hospitalité face à l’altérité ?
Ainsi, l’homme qui fait les cent pas devant ce qui ressemble à un café parait tendu. Son corps porte les stigmates d’une longue lutte. Peau grise, visage cerné, corpulence typique de décennies de traitement par neuroleptiques. Ses mouvements ont perdu leur fluidité. Ses paroles sont répétitives. Les passant‑e‑s qui le croisent l’évitent. Ont‑elles‑ils peur ?
Son allure est étrange. Cette étrangeté-là fait peur. Les piéton‑ne‑s l’évitent, mais pas celle‑là qui travaille à la maison médicale et l’appelle par son nom. Ce n’est donc pas un étranger pour elle, peut-être juste quelqu’un d’étrange. Les passant‑e‑s l’évitent, mais pas celui‑là, qui l’appelle aussi par son nom et l’invite à prendre un café dans ce lieu qui est peut-être un tiers lieu, peut-être une institution : nous l’appellerons Demain Jamais. Alors pourquoi n’entre‑t‑il pas ? A‑t‑il peur ? Se demande‑t‑il, comme Ulysse, quel sort va lui être réservé ? Sent‑il la dissymétrie entre lui et l’autre (professionnel‑le du soin ou de l’accueil) dans les lieux où il est bienvenu ? Est‑ce que cela laisse une trace sur les mouvements de son corps ? Et, lorsqu’il entre dans le café qui n’est pas tout à fait un café, sent‑il la tension que la présence de son étrangeté entraîne ? Sait‑il que cela modifie l’ambiance ? Une ambiance qui n’est pas dénuée de doute, de peur, mais aussi de respect. L’homme ne s’appelle pas Ulysse. Aucune épopée ne conte son histoire.
L’hospitalité : une question de dispositif ou de dispositions ?
Dans les récits homériques, l’hospitalité est signe d’humanité. Elle est aussi une institution, elle est régie par des règles, des rites et des lois. Elle exerce une fonction diplomatique en créant des alliances entre personnes de même rang, mais de citées étrangères ainsi qu’une fonction juridique en donnant un statut aux non-citoyen‑ne‑s comme les réfugié‑e‑s. Chez Homère, l’hospitalité est, avant tout, une question d’interaction entre individus. L’homme qui ne s’appelle pas Ulysse et qui entre peut-être dans le café fait les frais d’une fonctionnalisation croissante de l’hospitalité, au sens où l’hospitalité ne répond plus de la responsabilité et du devoir individuel, mais relève, plutôt, de la compétence de spécialistes dans des lieux institutionnalisés. Les lieux que fréquente l’homme qui ne s’appelle pas Ulysse sont des lieux d’accueil (maison médicale, abris de jour, services d’aide ou d’insertions, etc) tenus par des professionnel‑le‑s, avec ce risque permanent que ces lieux d’hospitalité soient des non-lieux où l’on ne saurait habiter, tout au plus survivre5. L’hôte y est un otage en tant qu’il est un sujet mis en question6. C’est un sujet auquel on attribue un manque (une santé déficiente, un fonctionnement marginal, etc) et que l’on dirige vers des lieux appelés à combler ce manque. Ces lieux proposent donc des services. Et les rapports entre les personnes qui y travaillent et celles qui y entrent pour bénéficier de services sont décidés à l’avance et se réinventent difficilement. Est‑ce pour cela qu’il hésite à rentrer à Demain Jamais ?
Cet homme‑là semble habiter les interstices : le morceau de trottoir devant la maison médicale, mais pas le banc qui y a été installé. La cour intérieure qui donne accès à la maison Revers, une institution qui propose des ateliers collectifs et où il venait de temps en temps dessiner. La cour intérieure et le trottoir devant la cour, si la grille est ouverte. D’ailleurs, il ne cesse d’arpenter l’espace entre la cour et le trottoir comme pour en marquer la circulation. Dedans et dehors. Si la grille est fermée, il foule le trottoir devant la maison, mais de l’autre côté de la rue, de manière à être visible de l’intérieur de la maison, par les fenêtres des étages. À la fois dedans et dehors. Y a‑t‑il dans la circulation un territoire qui s’esquisse ? À la marge de territoires de soin et d’hospitalité professionnalisés (la maison médicale, la maison Revers, Demain Jamais), quelle porosité peut advenir ? Quelle rencontre peut encore être inventée si on sort des rapports prédéterminés qui font de cet homme un sujet en besoin et de l’autre un‑e professionnel‑le habilité‑e à soutenir ? Quelle hospitalité ? Quels destins sont possibles ?
Pour saisir ce qu’il peut en advenir, nous aimons nous appuyer sur l’hypothèse qu’il faudrait habiter les territoires en oiseaux7. C’est‑à‑dire habiter par l’usage en un temps donné. Considérer un territoire non plus seulement comme un espace, mais comme « l’origine d’un ensemble varié d’attitudes et de pratiques8 ». Il s’agirait alors de considérer l’arpentage d’un homme sur le trottoir comme un territoire qui se dessine. Il s’agirait de tenter des pratiques : une conversation, une tasse de café apportée dehors… Alors, il n’y aurait plus de territoire de soin circonscrit à une maison, une grille, une cour. Le territoire du soin serait la rencontre.
L’hospitalité et la peur : là où s’immisce la violence
Faire des gestes d’hospitalité vis‑à‑vis d’un‑e Autre, qu’il s’agisse d’Ulysse ou de l’homme qui hésite à entrer dans le café, pose la question de la peur et de ce qu’elle produit. Que se passe‑t‑il lorsque celui ou celle qu’on a laissé entrer nous fait peur une fois qu’elle‑il est face à nous ? Lorsque, une fois dans le café, à table, son comportement, son allure, le ton de sa voix, ses propos, nous effrayent ? Doit‑on accueillir ces sentiments au même titre qu’on accueille quelqu’un‑e ? Doit-on accueillir ce qui de la personne en face de nous nous effraie ? Est-ce que dans les institutions dites de santé mentale ou psychiatriques on se donne la possibilité d’accueillir ce qui fait parfois peur ou ce qui fait peur à certain‑e‑s ?
On peut imaginer que lorsqu’on accueille quelqu’un‑e, on accueille aussi ce qu’elle‑il vient susciter en nous, ce que son comportement, sa façon d’être, son allure, la rapidité de ses gestes, le ton de ses paroles, son style engendrent chez nous. Quelqu’un‑e qui crie, quelqu’un‑e qui chuchote des mots épars, quelqu’un‑e qui se parle à soi‑même, quelqu’un‑e qui fonctionne avec des éclats de son plutôt que de voix pourrait venir susciter des affects de peur. Quand est‑ce que le sentiment de peur se métamorphose en impression de menace, d’agression ? Et qu’est‑ce que cela raconte ? Et que fait-on de la peur, de la menace ou de l’agression ressenties ?
Dans certaines institutions dites hospitalières ou de soin, la confrontation à l’étrangeté se traduit en termes de « gestion du risque ». Les manières de faire face à ce qui fait peur sont régies par des procédures et des rapports de pouvoir. À la peur, on substitue le sentiment de menace auquel on répond par des moyens violents.
Voici une situation racontée par Matthieu Belhassen ; elle concerne un homme arrivé à l’hôpital psychiatrique. Lui non plus ne s’appelle pas Ulysse.
« Quand je ne suis pas bien, je délire et j’hallucine. Je sens des ailes pousser dans mon dos et mon visage se transformer. La plupart du temps, je gère ces épisodes en allant courir (s’il y a du vent ou de la pluie, c’est mieux) pour davantage sentir les limites de mon corps. Les trois fois où j’ai été attaché, j’avais demandé à faire une sortie accompagnée dans le parc [de l’hôpital]. Comme ça m’avait été refusé, je courais d’un bout à l’autre du couloir de ma chambre. C’était vraiment pour me calmer et je n’étais absolument pas dangereux ni pour les autres patients ni pour les soignants. Mais ils sont arrivés en groupe, m’ont plaqué au sol et m’ont emmené en chambre d’isolement avant de m’attacher. »9
Pour cet homme, de quoi est‑il question ? De peur, de violence, d’inhospitalité ? Visiblement, il est pris dans un état de mal-être. Mais la violence, à laquelle il se confronte, semble davantage provenir d’un contexte institutionnel que de son état psychique. Quand il n’est pas bien, il peut gérer, courir. Mais si on l’empêche de courir, de sortir, de se promener ; si on a peur des cent pas qu’il fait dans le couloir ; si on le plaque au sol ; si on l’isole (c’est‑à‑dire si on l’enferme à clé dans une pièce avec des meubles scellés au sol) ; si on l’attache : qu’est‑ce qu’on produit ? Et au nom de quoi on le produit ?
Ici, non plus, on ne lui demande pas son nom. On le maîtrise, on maîtrise son corps sans chercher à savoir ce qui l’habite ou ce dont il aurait besoin. Si on le maîtrise, c’est qu’il y a une crainte qu’il soit dangereux. Lui-même sent que c’est cette peur dans le corps des autres, cette peur des soignant‑e‑s, qui conduit des personnes engagées par l’hôpital à l’enfermer et l’attacher.
Dans une certaine géographie médicale et sociale, le corps dit malade est un territoire de « soin ». Un soin bien particulier : un soin administré par quelqu’un‑e qui a le pouvoir de dire, de faire et de décider ce qui soigne. Ce corps est un espace transformé par le travail humain et les institutions sociales. Ses frontières sont redessinées. Il témoigne d’une appropriation à la fois économique, idéologique et politique10. Le corps dit malade est l’enjeu d’une lutte à laquelle prennent part celui ou celle qui souffre (ou est déclaré‑e souffrant‑e) et le corps professionnel soignant.
Est‑ce qu’il y a des situations où on s’équipe autrement que par le pouvoir et la maîtrise pour accueillir la peur ou l’inconfort suscités par un‑e étranger‑ère en nous ? Peut‑on imaginer d’autres situations, d’autres configurations où la première chose qui est prise en charge serait les affects qui nous traversent (peur, trouble, malaise…), plutôt que des projections que l’on ferait sur l’autre (il‑elle est peut-être dangereux‑se, elle‑il est peut-être violent‑e, il‑elle est peut‑être fou‑folle…) ? Pour accueillir l’autre, qu’il s’agisse d’Ulysse ou de l’homme qui reste devant le café ou de l’homme qui sent des ailes lui pousser dans le dos, il faut peut‑être accueillir aussi, et primordialement, ce que cette personne inconnue vient faire naître en nous. Quelles sont mes pentes réactives, mes pentes morbides, mes pentes violentes, mes pentes dominantes, mes velléités de contrôle et de supériorité ?11 Quelles sont ces pentes à l’échelle de l’institution psychiatrique ou de la santé mentale et à l’échelle de la société dans laquelle je navigue ? Et comment habiter autrement le territoire de la rencontre ?
Conclusion
Nous avons ciblé trois façons de nouer les notions de peur et d’hospitalité. Ces nœuds sont relatifs à la question de territoire et de pouvoir, à la question de la porosité entre des dispositifs d’hospitalité et des dispositions singulières pour faire vivre des hospitalités, à la question des violences qui sont générées par les institutions, notamment les lieux de soin comme les hôpitaux. Nouer des notions, c’est tenter d’esquisser des bouts de réel. Ici, nous avons construit ces nœuds à partir de situations dans lesquelles la peur et l’hospitalité se rencontrent, se confrontent et mettent des subjectivités en tension.
Et nous restons nous-mêmes en tension, avec cette question lancinante : que faire de/avec ce qui provoque la fragilisation des gestes d’hospitalité 12 ?
1 Homère, « L’Odyssée », trad. Ph Brunet, Éditions du Seuil, 2022.
2 Sauge André, « L’hospitalité : une institution particulière, une exigence universelle » in « Le don d’hospitalité, quand recevoir c’est donner », Revue Mauss, Ed. La Découverte, 2019/1, n°53, pp. 89 – 105.
3 « Le Digeste, codification du droit romain entreprise à la demande de l’empereur Justinien 1er en 533. The digest of Justinian », Philadelphia, University of Pennsylvania Press, 1998 (trad. A. Watson).
4 Kourtessi-Philippakis Georgia, « Archéologie du territoire, de l’Égée au Sahara », Ed. de la Sorbonne, 2011.
5 Montando Alain, « L’hospitalité, un lieu de mémoire ? » in « L’hospitalité #2 », Diversité, 196, 2019 , pp. 26 – 31. Despret Vincianne, « Habiter en oiseaux », Ed. Actes Sud, 2019.
6 Derrida Jacques & Dufourmantelle Anne, « De l’hospitalité », Ed. Calmant-Lévy, 1997.
7 Despret Vincianne, « Habiter en oiseaux », Ed. Actes Sud, 2019.
8 Ibidem.
9 Bellahsen Mathieu, « Abolir la contention », Éditions Libertaria, 2023, p.9.
10 Kourtessi-Philippakis Georgia, « Archéologie du territoire, de l’Égée au Sahara », Ed. de la Sorbonne, 2011.
11 Bellahsen Mathieu, « Abolir la contention », Éditions Libertaria, 2023, p. 86.
12 « Se préparer à des gestes d’hospitalité », Ed. Centre Franco Basaglia, 2011.
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Pour nous citer :
CEMÉA Belgique « Les postures qui accompagnent la prise de risques : Témoignages, de la crèche à l’université » - CEMÉACTION « Courir le risque », 2025.
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