Les origines
C’est en 1971 que jaillit l’idée de créer un collectif d’Organisations de Jeunesse (OJ) pour s’organiser face à un système polarisé au sein du Conseil de la Jeunesse d’Expression Française (CJEF). Il s’appelle alors « Services et Mouvements Indépendants » (SMI). Mais c’est en 1975 que la COJ naît officiellement autour de 18 organisations (dont les CEMÉA, le CFA, les Auberges de Jeunesse, Infor Jeunes, la Fédération des Éclaireuses et Éclaireurs devenue les Scouts et Guides Pluralistes...) pour porter la voix des organisations de jeunesse indépendantes et pluralistes.

Créée pour faire entendre « la voix des sans voix », l’ambition fut magnifiquement traduite par le « Livre blanc sur la protection de la Jeunesse », porté dès 1977 par Yvan Vandenbergh1. La démarche est révolutionnaire : donner la parole aux jeunes en dehors de tout cadre d’expert-e-s.

En 1980, le décret fixant les conditions de reconnaissance et de subventionnement des OJ voit le jour. Cette décennie verra la COJ élargir son champ d’action : chômage des jeunes, racisme, dette du Tiers-Monde, droits des immigré-e-s,objection de conscience… Les CEMÉA sont présents à la COJ dès le départ au travers de Rudi Gits, directeur des CEMÉA de Belgique. Il porte des missions difficiles, telles que la position de la COJ en matière de dépénalisation de l’avortement ou l’aboutissement de la « Convention en matière de formation d’animateurs en Centres de Vacances et Plaines de jeux ».

En 1982, Cécile Gouzée est engagée à la COJ afin de remettre un peu d’ordre après une gestion administrative chaotique. Elle entame également un travail de revalorisation des organisations de jeunesse qui souffrent à l’époque d’un manque de visibilité et de considération systémique de la part des trois autres confédérations (chrétienne, socialiste et libérale).

Cécile décrit cette période comme bouillonnante de combats et d’engagement : « C’était le moment de la professionnalisation du secteur associatif, mais l’insuffisance chronique de financement conduisait à un nombre d’heures de travail éprouvant ».
En 1983, Yamina Ghoul2 est engagée en tant que secrétaire administrative (en 1988, elle devient Secrétaire Générale adjointe aux côtés de Philippe Allard3 puis, en 1993, Secrétaire Générale).

L’émergence des appels à projets subordonnent les objectifs associatifs aux visées politiques et provoquent des acrobaties institutionnelles pour coller aux critères. C’est aussi le moment où les premiers jalons de la commission paritaire sont jetés.

 

Les enfants du juge sont aussi nos enfants. La loi de 1965 entend les protéger. Ils sont souvent en institution pour être protégés. En institution pour nous protéger. Mais les enfants du juge, qu’ont-ils à nous dire ? Jamais ils n’ont pu exprimer leur vécu. En 1975, le Conseil de la Jeunesse d’Expression Française a pris l’initiative de les rassembler à la Maison de la culture à Namur. Certains ont fugué de leur home pour être là et prendre la parole. Eux sur la scène pour témoigner. Le personnel d’aide à la jeunesse, les institutions et les juges dans la salle. Un moment symbolique où des enfants du juge se sont exprimés collectivement pour exiger des droits. Ils ont dénoncé les conditions de placement dans certaines institutions, contesté le pouvoir très large du juge et des établissements, demandé de l’écoute et plus de droits. Pour les soutenir, Infor-Jeunes leur a remis un guide illustré « Les droits des enfants du juge » commandé au juriste Georges-Henri Beauthier.
Pour lui, les jeunes ne oivent pas être seulement objet de protection, mais véritables sujets de droit, capable de participer aux décisions qui les concernent. Il y a eu un avant et un après cette journée. Des réformes dans les institutions de protection de la jeunesse, mais aussi le développement de l’action éducative en milieu ouvert en vue de limiter les placements.

Yvan Vandenbergh

 

Outre la dépénalisation de l’avortement ou l’objection de conscience, l’époque voit aussi la refonte de la « protection de la jeunesse », le combat pour la paix et sa traduction en termes politiques, la subsidiation des centres d’action en milieu ouvert, le droit des jeunes, la prolongation de la scolarité obligatoire, la majorité à 18 ans, l’allongement des temps de loisirs, la montée du racisme, le renouveau d’une certaine droite (déjà !), etc.

Dans les années 1990, la COJ devient progressivement un acteur sectoriel incontournable, participant tour à tour à la création de la Fédération patronale du secteur (la FESOJ, qui sera présidée pendant plus de 30 ans par des mandataires COJ) et à la Confédération qui regroupe l’ensemble du secteur À LA TRANSFORMER OU À INVENTER DES ALTERNATIVES… socioculturel (la CESSoC). Un colloque sur la consommation des jeunes et sur la formation en dehors du champ scolaire plus tard, la décennie se termine par l’adoption du décret « Centre de vacances » reconnaissant formellement les parcours de formation pour les animatrice-teur-s et coordinateur-trice-s, avec à la clé un brevet homologué par la Communauté française. Ce brevet reste, aujourd’hui encore, un titre particulièrement prisé sur les terrains de l’animation.

Les années 2000 sont celles de profondes évolutions. Tout d’abord, la COJ provoque, non sans audace, la rupture dans l’alternance socialiste/catholique à la présidence du Conseil de la Jeunesse en proposant une candidate : Catherine Stilmant4, qui sera la première femme à ce poste. Ensuite, la COJ participe activement à la réforme du CJEF (Conseil de la Jeunesse d’Expression française) et à la création de la Commission Consultative des Organisations de Jeunesse (CCOJ). Il s’agit de distinguer la représentation sectorielle de la parole de la jeunesse pour éviter que le secteur « n’écrase l’expression des jeunes ». Le « Tour des écoles » voit aussi le jour pour rapprocher structurellement les futur-e-s enseignant-e-s de la philosophie et des projets des OJ.


 

« Temps difficiles où il fallait réguler la jungle des attributions de détachés pédagogiques. La rareté de certains profils drainait des collaborateurs inattendus,
comme cette « secrétaire » qui ouvrait mon courrier à la vapeur du percolateur ; ce « comptable » amoureux de Mobutu ou ce graphiste/caricaturiste très talentueux qui croquait les membres du CA, en équipe de football américain et le ministre Philippe Moureaux, en général Alcazar façon Tintin. C’était l’époque glorieuse du trimestriel « Stimuli » qui se voulait impertinent et créatif ! »

- Cécile Gouzée -






 

En 2005, sous la présidence de Geoffroy Carly5 alors formateur aux CEMÉA, la Charte des valeurs de la COJ est revue, au travers d’un profond travail, assumant une ligne politique qui dépasse l’opposition aux piliers de la première heure. La charte6, toujours en vigueur, revendique un pluralisme de conviction et d’ouverture au travers de la laïcité. C’est aussi fin des années 2000 que se négocie la réforme du décret OJ de 1980, décret dans lequel la définition d’activité est définie de manière telle à laisser le choix des moyens entre les mains des associations : « 1 activité = 1 activité » !

Les années 2010 voient la COJ grandir en nombre et en maturité. Avec ses 37 membres, c’est la plus importante fédération d’OJ. Les dossiers chauds de la décennie sont la confection du Plan Jeunesse, la défense des emplois (APE, ACS) et des détaché-e-s pédagogiques dans le secteur, mais aussi l’opposition aux Sanctions Administratives Communales (SAC). Semra Umay, directrice du C-Paje, prend la présidence pour 4 ans, se battant bec et ongles pour que le nouveau décret OJ ne souffre pas d’interprétations qui s’écarteraient de son esprit émancipateur.

Semra mène la COJ jusqu’à son 40e anniversaire sous l’angle de la démocratie culturelle en organisant le festival « Mon(s)7 Expression » et en visibilisant le manifeste élaboré pour l’occasion « Jeunesse, vous avez dit ?8 ». Poser sur le monde un regard critique et créateur, s’autoriser à le transformer ou à inventer des alternatives…

 

« C’est une culture « militante » comme on peut la retrouver explicitement aux CEMÉA. »
- Yamina Ghoul -
 

« Mon arrivée à la COJ fut rapide... Il fallait une personne de moins de 35 ans au Conseil d’Administration et la condition pour avoir mes congés était d’y être élue… J’ai eu mes congés et n’ai plus quitté le CA ! »
- Christine Cuvelier -

 

Christine Cuvelier succède à Semra en 2015 et ouvre la décennie 2020 colorée par la crise Covid : comment continuer à proposer des espaces d’émancipation aux jeunes en période de confinement, lorsque l’école devient un espace contraint, déshumanisé par les mesures sanitaires ? Christine, issue de l’Université de Paix, n’est pas nouvelle à la COJ et siège depuis long- temps au bureau.

Ses années au bureau, elle les met à profit pour observer les manières de conduire les réunions, de confronter les points de vue, d’obtenir des accords. Dans les réunions, il y a ce qui est dit, mais il y aussi le reste à prendre en compte, le non-verbal. Tout au long de son parcours à la COJ, Christine souligne la présence des CEMÉA comme point d’appui sécurisant et contributeur dans les travaux ou l’expertise relative à l’éducation populaire.

En 2021, Yamina Ghoul cède le flambeau du Secrétariat Général à Geneviève Nicaise. Geneviève inscrit ses missions dans la continuité tout en portant un regard attentif à l’évolution des réalités. Son rôle consiste à faire vivre, avec l’équipe et les membres, les missions « régaliennes » de la COJ : représenter les organisations, porter des positions communes, soutenir leurs dynamiques et favoriser l’émergence de projets collectifs. Pour Geneviève, la force de la COJ, c’est le sens du collectif.

 

« Malgré la diversité des orga- nisations dans leurs approches, leurs histoires et leurs priorités, il y a une réelle capacité à dépasser les spécificités de chacun pour construire du commun, ce qui fait à la fois la richesse et l’exigence du fonctionnement de la COJ. »
- Geneviève Nicaise -

 

Sur les chantiers en cours, elle met en évidence la variété et la portée des enjeux portés par les membres : interculturalité, lutte contre la précarité, éducation active… autant de champs qui nourrissent un espace d’apprentissage et d’enrichissement permanent. Concernant l’identité pluraliste, elle relève à la fois d’une continuité et d’une évolution. À sa création, la COJ affirmait un positionnement fort, en rupture avec les piliers politiques et confessionnels. Aujourd’hui, ce pluralisme s’est davantage intégré dans le paysage associatif : moins revendiqué comme opposition, il reste néanmoins une valeur centrale, incarnée dans la reconnaissance de la diversité, le dialogue et la recherche de compromis. Dans un contexte marqué par des replis identitaires, ces valeurs retrouvent une acuité particulière.

 

« Le secteur traverse un moment charnière. Après une phase de reconnaissance et de structuration importante depuis les années 2000, les signaux récents – restrictions budgétaires, réformes structurelles, fragilisation des dispositifs – exercent une pression croissante. Dans ce contexte, la COJ joue un rôle essentiel pour rendre visibles les réalités du secteur et défendre le sens de l’action. Mais au moment où les besoins des jeunes augmentent, les capacités d’action du secteur se restreignent. »
- Geneviève Nicaise -

 

Geneviève rappelle aussi la place des CEMÉA dans l’histoire de la COJ. Leur projet d’éducation active et leur vision émancipatrice ont contribué à façonner certaines cultures de travail, notamment en matière de participation et d’attention aux processus collectifs. Leur implication constante dans les instances de gouvernance, ainsi que les collaborations actuelles, témoignent d’une empreinte durable dans le développement et les perspectives de la confédération. Depuis le printemps 2022, c’est Jean-Paul Liens, directeur des CEMÉA, qui a d’ailleurs succédé à Christine Cuvelier à la présidence.


La COJ aujourd’hui :
un engagement
renouvelé, en lien
avec le projet
des CEMÉA

 

La COJ reste fidèle à son ambition fondatrice : porter une voix collective, indépendante et pluraliste. Mais fidélité n’est pas synonyme d’immobilisme. Dans un environnement profondément transformé, ce qui relie fondamentalement la COJ et les CEMÉA, c’est une conception commune de l’éducation et de la société. L’éducation populaire irrigue les dynamiques de la COJ : considérer les jeunes comme des sujets capables d’agir, reconnaître la valeur des expériences vécues, favoriser l’émancipation individuelle et collective. Cela est particulièrement utile dans un contexte où les politiques publiques tendent à instrumentaliser la jeunesse — en la réduisant à un public cible ou à un « problème » à gérer — la COJ, défend une vision exigeante : celle d’une jeunesse actrice, critique et créatrice.

Aujourd’hui, la COJ et ses 40 membres sont fortement mobilisés sur la défense des conditions d’existence des OJ : financement, reconnaissance des métiers, stabilité des équipes, lutte contre la précarisation. Mais au-delà des aspects structurels, c’est bien une certaine idée de l’émancipation qui est en jeu. Car sans moyens, sans temps, sans reconnaissance, les pratiques d’éducation populaire risquent de s’appauvrir. Dans ce combat, la COJ agit comme un levier collectif, permettant de transformer des préoccupations partagées en revendications politiques.

Les évolutions récentes du secteur — multiplication des appels à projets, mise en concurrence des associations, injonctions à l’évaluation quantitative — interrogent profondément le sens de l’action associative. Sur ces questions, les CEMÉA apportent une parole critique, nourrie par leur histoire et leurs pratiques, contribuant à questionner les logiques qui tendent à réduire les OJ à des prestataires de services, au détriment de leur rôle politique et éducatif.

La participation des jeunes reste un enjeu central et un terrain de convergence fort entre la COJ et les CEMÉA. Comment créer des espaces où les jeunes peuvent réellement s’exprimer, expérimenter, décider ? Comment éviter les formes de participation « alibi » ? Comment rejoindre celles et ceux qui restent à l’écart des dispositifs traditionnels ?

Les CEMÉA, par leurs pratiques pédagogiques, alimentent ces ré- flexions et ces expérimentations. À la COJ, cela se traduit par une attention particulière aux démarches de co-construction, à la reconnaissance des savoirs issus de l’expérience et à la diversité des formes d’engagement.

Dans un monde marqué par les crises, sociales, écologiques, démocratiques, le rôle des OJ est plus crucial que jamais. Elles constituent des espaces rares où peuvent se construire du collectif, du sens, de la critique et de l’action. La COJ permet de donner de la force et de la visibilité à ces dynamiques.

Plus qu’un lien historique, c’est donc une véritable alliance politique et pédagogique qui se joue entre la COJ et les CEMÉA. Une alliance qui se construit au quotidien, dans les débats, les tensions et les coopérations, mais qui reste indispensable pour continuer à faire vivre une jeunesse émancipatrice et une société démocratique. Et si l’histoire a montré que les CEMÉA étaient « là pour travailler », c’est sans doute aussi pour rappeler que, derrière les dispositifs, les structures et les politiques, il y a d’abord des expériences humaines à faire grandir.
 




 

[1] -Yvan Vandenbergh est un homme engagé qui, entre autres, a été et est toujours formateur aux CEMÉA. Lors du livre blanc, il était en charge du secteur protection de la jeunesse au sein du CJEF.
[2] -Yamina Ghoul fut Secrétaire Générale de la COJ de 1993 à 2021. Cécile Gouzée la décrit en ces mots : « Redoutable négociatrice, mère consolatrice, pédagogue infatigable, avocate des causes désespérées, qui dit mieux ? »
[3] -Avant d’être Secrétaire Général de la COJ, Philippe travaillait à la Confédération Parascolaire, l’ancêtre d’Ajile. Il poursuivit sa carrière après 1993 dans de multiples aventures comme journaliste, attaché de cabinet, chargé de projet, chargé de cours et dans des projets de communication Internet.
[4] -Catherine Stilmant est alors détachée pédagogique à la COJ. Par la suite, elle sera inspectrice au Service Général de la Culture et est aujourd’hui Cheffe de projet pour le PÉCA.
[5] -Geoffroy Carly fut président de la COJ de 2003 à 2011
[6] -http://coj.be/coj/nos-textes-fondamentaux/
[7] -Mons est cette année-là capitale européenne de la Culture
[8] -http://coj.be/jeunesse-vous-avez-dit-les-12-chantiers-politiques-de-la-coj/

 

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