Il renchérit : « La culture n’est pas la connaissance, ni l’érudition ; c’est une attitude, une volonté de dépassement personnel total, de son corps, de son cœur, de son esprit, en vue de comprendre sa situation dans le monde et d’infléchir son destin ».
Se situer de la sorte dans le champ culturel, c’est sans conteste faire appel à l’un des principes qui guident l’action des Centres d’Entraînement aux Méthodes d’Éducation Active pour soutenir l’individu, sujet pensant et créateur, dans sa résonance avec le collectif 2 : chacun-e a le désir et les possibilités de se développer et de se transformer 3.
Aussi, revendiquer l’inscription de l’éducation dans le champ culturel, c’est exiger d’elle de donner un sens à l’existence, s’imposer de poser un regard sur soi et sur le monde, de nommer ce qui nous entoure pour à la fois prendre la mesure de la réalité, sa complexité, ses nuances et ses paradoxes, mais aussi œuvrer à infléchir sa destinée.
La culture permet également d’envisager notre rapport au monde au-delà de notre rationalité : appréhender le monde sur un mode sensible, laisser aussi parler les émotions pour ressentir le monde.
Nommer le monde, l’interroger et le contester, le ressentir, s’autoriser à le transformer... : un usage essentiel de la culture à des fins d’émancipation individuelle et collective. Voilà une démarche éducative digne de l’Éducation nouvelle 4, inscrite clairement dans le champ politique dans une perspective de justice et d’égalité, de liberté et de solidarité, porteuse de paix.
Démocratie culturelle et démocratisation de la culture
Depuis André Malraux 5 en France dans la seconde moitié du 20e siècle, la démocratisation de la culture a amplement démontré les limites de sa portée. Frank Lepage l’illustrait précisément par ces mots : « Quand je dis : « j’ai arrêté de croire à la culture », en-tendons-nous bien, c’est idiot comme phrase ! Non, j’ai arrêté de croire, pour être très précis, en cette chose qu’on appelle chez nous « la démocratisation culturelle ». C’est l’idée qu’en balançant du fumier culturel sur la tête des pauvres, ça va les faire pousser, vous voyez ? Qu’ils vont donc rattraper les riches !6 »
Donner l’accès à « la Culture » ne suffit manifestement pas. D’abord parce que cette idée hiérarchise une « Culture » qui serait bonne à partager avec la population, délaissant les autres productions culturelles qui ne seraient pas portées au rang d’une culture commune (choisie par qui, pourquoi, comment ?). Ensuite parce que la démocratisation de la culture ignore délibérément le potentiel de création du peuple lui-même qui revendique, à juste titre, d’être autre chose que le bénéficiaire passif de la culture dominante et/ou de masse.
C’est expressément dans cette perspective de production propre de culture par les personnes elles-mêmes que la démocratie culturelle prend tout son sens : elle prend des formes variées, sous l’impulsion de différents groupes humains dans des contextes singuliers et selon des angles distincts.
La démocratie culturelle prend le contrepied d’une culture unique autorisée et mise en avant. Elle prend distance par rapport à des processus de domination ou aux « lois du marché » pour rendre au peuple son pouvoir d’agir. Pour la démocratie culturelle, il s’agit de poser l’exigence de la participation de tous et toutes à la construction de la société à travers une production de sens légitime pour chacun-e. Le plein exercice de la citoyenneté présuppose à la fois un droit au travail que ne peuvent bien entendu garantir les politiques culturelles, mais aussi un droit à la participation politique et un droit à l’expression culturelle, objectifs sur lesquels peuvent au contraire et doivent peser ces mêmes politiques culturelles.7
Démocratie culturelle pour et par tou-te-s
L’exigence de la participation de tous et toutes inscrit le concept de démocratie culturelle dans le champ socioculturel comme partie intégrante de la vie quotidienne : construction de soi, épanouissement de la personne à travers les loisirs ou les activités culturelles, rencontres et découvertes, constructions collectives... Dans une perspective de démocratie culturelle, la culture s’apparente à « la pratique effective du monde8 ». Cette acception intègre les modes et styles de vie, les diverses formes d’expression... Tradition et créativité font littéralement « culture » pour les groupes, même les plus minoritaires ou marginalisés. Ce qui impose que cette expression culturelle puisse être reconnue et respectée sur le plan institutionnel comme disposant d’une valeur culturelle au même titre que les expressions d’autres groupes, sans assignation à résidence identitaire voire folklorique.
Il ne s’agit pas ici de rendre toutes les expressions culturelles à égalité, ni de confondre des formes d’expression spontanée avec des constructions plus élaborées, mais bien de reconnaitre une légitimité démocratique à cette expression d’un groupe humain. On pourra parler, non sans connotations d’ailleurs, de « subcultures, de cultures de quartiers, de cultures populaires, de cultures régionales, de cultures d’organisation (cultures d’entreprises, de services publics, du non-marchand...) comme étant des réalités isolables, porteuses de signification et de valeurs, avec une dynamique propre et ayant une pertinence pour l’action culturelle9 ».
Cette exigence de reconnaissance de toutes les expressions peut être mise en parallèle avec la création de nouveaux codes, de nouveaux concepts ou d’une nouvelle langue. Par exemple le langage propre des ados qui fait identité et tente de se défaire de la société installée qui les domine.
Dans un autre registre, l’apparition récente des expert-e-s du vécu10 constitue probablement une dynamique de reconnaissance intéressante qui rend honneur à des regards ignorés jusqu’alors ou, à tout le moins, négligés. Bien qu’il s’agisse essentiellement d’un renversement du langage et pas d’un changement de rapport de force (qualifier d’expertes des personnes bénéficiaires de services pour légitimer leur parole), cette approche assure la prise en compte d’une parole en dehors de celles habituellement autorisées. Mais pour sortir d’un point de vue singulier qui n’a pas de valeur universelle intrinsèque, cette parole doit s’imposer également de la prise de distance, de l’analyse ancrée dans les réalités, de la confrontation... C’est à cette condition que cette expression pourra alimenter démocratiquement le champ politique. « Qu’il s’agisse là d’une question culturelle présuppose que l’on pense la politique non pas comme une activité spécialisée, experte... mais comme une culture idéalement partagée 11 ».
Démocratie culturelle et éducation active se voient irrémédiablement liées, mêlant l’expérience personnelle et l’expression, l’inscription dans l’environnement et la réalité, la participation de tous et de toutes à la construction d’un bien commun. Il ne s’agit pas d’un lien fortuit ou d’usage, mais bien d’un lien politique et éthique pour qu’advienne une société plus juste et égalitaire, respectueuse de tous les êtres humains et de leur environnement.
1 /Discours prononcé à l’occasion de sa prise de fonction comme président de la Fédération Internationale des CEMÉA en 1971 à Paris.
2 / Cet article, rédigé par les CEMÉA belges, a été débattu avec la collaboration de notre camarade Hamdou Sy, philosophe et pédagogue, militant des CEMÉA français et belges.
3 / De Failly Gisèle, « Les principes qui guident l’action des CEMÉA », Congrès de CAEN, 1957
4 / Pour aller plus loin, lire l’article « Les fondements des méthodes d’éducation active toujours d’actualité » page 8
5 / Ministre de la Culture en France dans le Gouvernement du Général de Gaulle, de 1959 à 1969
6 / Lepage Frank, « L’Éducation Populaire, Monsieur, ils n’en ont pas voulu », Ed. du Cerisier, 2006
7 / Genard Jean-Louis, « Démocratisation de la culture et/ou démocratie culturelle ?
Comment repenser aujourd’hui une politique de démocratisation de la culture ? »,
Université libre de Bruxelles, www.gestiondesarts.com/media/wysiwyg/documents/Genard.pdf consulté le 5/03/2019
8 / Girard Augustin, avec la collaboration de Geneviève Gentil, « Développement culturel : expériences et politiques », Unesco, Paris, 1982
9 / Nossent Jean-Pierre, « Pratique de la démocratie culturelle : une méthode de l’égalité ? », Les analyses de l’IHOES, Janvier 2009, http://www.ihoes.be/PDF/JP_Nossent_Pratique_democratie_culturelle.pdf
10 / Marinette Mormont (AlteR&I), Abraham Franssen (Facultés Universitaires Saint-Louis), Eliane Godelet (Faculté ouverte de politique économique et sociale, UCL), John Cultiaux (sociologue), François Delforges (sociologue), « Les experts du vécu, des acteurs de changement », Rapport de mission du jobcoaching des experts du vécu en matière de pauvreté et d’exclusion sociale et de leurs encadrants, Bruxelles, mars 2010
11 / Genard Jean-Louis, Opcitatum
Sources : Marcel Hicter, Pour une démocratie culturelle
Le rôle de la culture dans la lutte contre la pauvreté et l’exclusion sociale
Lepage, Inculture(s) vol 1 éducation populaire
Blais, Marie-Claude, Pour une philosophie politique de l’éducation
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