Le pari à l’époque, c’est de donner à 16 personnes un vrai métier, celui d’animateur-animatrice de jeunesse, avec une spécificité autour de l’animation de rues et de quartiers, mais aussi des chances plus grandes d’être embauché-e-s à l’issue d’un parcours qualifiant de 4 mois.
Les initiatives qui fleurissent sont pour beaucoup le fruit d’associations d’Éducation permanente qui proposent des parcours bien différents de ceux dispensés sur les bancs d’école, au moment où, la région de Bruxelles-Capitale structure et finance ce nouveau secteur en confiant au secteur associatif le soin de s’occuper des publics « plus éloignés de l’emploi ».
Depuis, la formation s’est déployée en deux filières (avec l’appui de la Mission Locale pour l’Emploi d’Ixelles) en proposant une spécialisation autour de l’accueil extrascolaire peu après que le décret ATL (Accueil Temps Libre) ait fixé les conditions d’un réel métier d’accompagnement des enfants avant et après l’école ainsi que les mercredis après-midi. Ce ne sont plus 16 mais bien 40 candidat-e-s par année qui se succèdent et la formation s’est allongée pour durer environ 6 mois.
Dès le départ, la formation qualifiante met à l’honneur un principe cher aux CEMÉA : les possibilités et le désir dont chaque personne dispose pour évoluer et se transformer. Choisir cette posture, c’est faire de chaque moment l’occasion de progresser, c’est rendre à la curiosité son côté positif, c’est s’opposer à la fatalité, c’est agir là où on est. C’est le pari du progrès qui, depuis 30 ans, vaut pour le millier de stagiaires rencontré-e-s au fil des saisons.
Investir le secteur de l’insertion socioprofessionnelle, pour un mouvement d’Éducation nouvelle comme les CEMÉA, n’est pas sans régulièrement nous poser des questions : quelles sont la place et la valeur du travail dans notre société ? Est-ce le seul vecteur d’inclusion sociale ? La mise à l’emploi est-elle un objectif ou une conséquence d’autres avancées ? ...
Dans les dispositifs que nous déployons, nous croyons qu’il est possible de permettre à chacun-e l’expression, la vie en collectivité et la reconnaissance de l’altérité, de vivre la différence comme une richesse, que la confiance et l’émergence de nouvelles idées peuvent naître de processus d’évolution bienveillants. L’éducation se passe « au travers des personnes » en leur proposant sans cesse, malgré leurs résistances et leurs déstabilisations, d’être les chevilles ouvrières de leurs parcours.

Depuis 1996, les évolutions technologiques et industriellesde société ont été nombreuses et le contexte dans lequel se retrouvent les stagiaires aujourd’hui est bien différent. Récemment, la réforme du chômage, menée sans concertation par le Ministre fédéral de l’emploi, a laissé les régions en charge de l’accompagnement des demandeurs et demandeuses d’emploi, bien démunies… De nombreuses personnes seront à très court terme exclues du droit aux allocations de chômage, les prestations (sans maladie de longue durée) permettront au mieux, au bout de 5 ans, de prétendre à 2 ans d’indemnité dans un marché du travail qui peine à réconcilier les besoins et les offres d’emploi.
L’accompagnement des personnes sans emploi renvoie celles-ci, en fonction de leur statut, tantôt vers les CPAS,tantôt vers Actiris, tantôt vers les missions locales ou les organismes d’insertion socioprofessionnelle, dont les CEMÉA. Rien que sur Bruxelles, les récentes mesures du Gouvernement Arizona entrées en vigueur en 2026 vont exclure près de 42.000 Bruxellois et Bruxelloises du chômage.
À notre échelle, craintes et incertitudes se cumulent. La formation qui a débuté en janvier 2026 a vu le nombre de candidat-e-s tripler, voire quadrupler, sans pour autant que les places disponibles soient plus nombreuses…
Dans ce climat délétère et indigne d’un État de droit, malmenant nombre d’individus dans des politiques d’emploi pourtant prévisibles, nous aurions pu croire que les 613 jours d’attente pour un accord de Gouvernement en Région bruxelloise auraient permis de faire de la dentelle pour l’accompagnement et l’insertion des demandeurs et demandeuses d’emploi… Le vote du budget bruxellois au Parlement régional le 27 mars dernier prouve qu’il n’en est rien !
La formation qualifiante : un parcours de 6 mois
Janvier 2026 : un nouveau groupe de futur-e-s animatrices et animateurs socioculturel-le-s commence son parcours aux CEMÉA. Dans le contexte actuel, un élément saute directement aux yeux de l’équipe d’encadrement : le taux d’inscription spectaculaire aux séances d’informations dans les semaines précédant le lancement de la formation. Les différentes annonces du Gouvernement ont fait souffler un vent de panique, particulièrement sur des personnes au statut instable et/ou précaire avec, par exemple, l’annonce des suppressions des statuts ALE.
Après une cinquantaine de rencontres individuelles, le groupe de 20 stagiaires est constitué et part pour une première formation résidentielle à Marcourt. Dix jours pour se former à l’animation, vivre les méthodes d’éducation active et les principes des CEMÉA, mais aussi construire le groupe et faire collectif.

Cette première étape est commentée par les stagiaires :

« En arrivant, je me disais que j’allais me faire stigmatiser comme je viens d’un quartier. Puis, j’ai vu la mixité du groupe et je me suis super bien entendu avec les gens du groupe et ça m’a fait un grand changement comme je n’avais pas l’habitude de ça. Et le groupe m’a super bien accueilli. »
- Mohamed -
« Avant, je m’occupais beaucoup d’enfants. Alors, on m’a conseillé de faire cette formation pour devenir animateur et c’est comme ça que je suis arrivé là. »
- Romain -
« Avec toutes les activités qu’on a testées à Marcourt, je sais qu’il y en a beaucoup que je pourrai reproduire après avec des enfants. »
- Raphaëlle -
« Quand on était à Marcourt, c’était super dépaysant. On vit ensemble et on fait plein d’activités, des jeux et autres, comme ça, quand on animera nous-mêmes les enfants, on saura comment il faut faire. »
- Mohamed -
« À Marcourt, j’ai appris à vivre avec des gens, même si c’est parfois compliqué de vivre avec certaines personnes. »
- Romain -

À la suite de cette formation de base, les participant-e-s se sont retrouvé-e-s autour de différentes thématiques, telles que : « Connaissance de l’enfant et sens de notre action par l’activité », « Penser et agir le numérique », « Pour une éducation à l’égalité des genres », « Éducation populaire », « Connaissance de la personne dans la rue et le quartier et notion de projet », etc.
Ces modules permettent d’affiner les regards et les capacités d’action.
« La formation sur la connaissance de l’enfant avait lieu avant la première formation pratique et elle m’a beaucoup aidé, parce que je savais pas trop comment m’y prendre avec les enfants. Je savais juste quoi faire comme activités, mais pas comment réagir en fonction de leurs sentiments, de leurs colères, leurs besoins. »
- Mohamed -
« Pendant la semaine de connaissance de l’enfant, j’ai eu l’occasion d’animer une activité pour la première fois et c’était chouette. J’ai fait le jeu avec les animaux dans le dos, à deviner en posant trois questions à la personne. »
- Romain -
« Pendant la semaine sur l’égalité de genres, j’ai découvert que ça ne se faisait pas de siffler les filles dans la rue. Personne ne me l’avait jamais dit et mes amis font tous pareil, alors je ne m’étais jamais posé la question. »
- Achraf -
« Pendant la semaine quartier et projet, j’ai adoré découvrir de nouveaux lieux et aller dans des ASBL. C’était une chouette manière de nous préparer pour nos prochains lieux de formation pratique. »
- Romain -
« Après la formation, je compte travailler dans une maison de quartier. Alors, la semaine sur le quartier m’a beaucoup appris. J’ai beaucoup aimé visiter différentes ASBL sur Liège. Elles n’ont pas les mêmes concepts et les mêmes envies pour les enfants et les jeunes. Moi qui viens de Molenbeek, je connais celles de mon quartier. Mais ici, ce sont d’autres styles de maisons de quartier et j’ai vraiment apprécié leur accueil et leur convivialité. »
- Mohamed -

Les modules de formation thématique alternent avec des semaines de formation pratique en maisons de jeunes, maisons de quartier, espaces d’animation d’enfants, écoles de devoirs ou encore maisons de repos.
C’est l’occasion de mettre toute une série de choses à l’épreuve tout en revenant vers le groupe avec des expériences et des questionnements.
« Mon premier stage pratique tournait autour du sport avec les enfants. Dans mon groupe, il y avait un enfant autiste et je ne savais pas comment faire les 2-3 premiers jours. Il faisait des crises tout le temps. Après, j’ai appris à comprendre ses besoins, comment il les exprimait et je me suis adapté. »
- Mohamed -
« Pour ma première formation pratique, j’étais avec des enfants de 3 à 5 ans. J’ai appris à les gérer, à avoir leur attention, surtout qu’ils se déconnectent vite à cet âge-là. »
- Romain -
« Lors de ma deuxième semaine de stage pratique, j’étais avec un groupe d’ados. Je pensais qu’ils seraient plus faciles à gérer que les petits… Mais en fait, pas du tout ! À 12 ans, ils n’écoutent pas, rouspètent... Comme c’était ma première expérience en animation, j’ai appris beaucoup de choses sur mon futur travail. »
- Mohamed -
« Je ne pensais pas devoir faire ça un jour… Mais avec les 3-5 ans, j’ai dû changer un enfant qui était rempli de caca partout. »
- Romain -
« J’ai appris à mettre mon énergie, ma curiosité et tout ce que je pouvais mettre en pratique au service des enfants. J’ai inventé plein de choses, j’ai pu créer moi-même et ça m’a vraiment fait du bien de voir que ça a plu aux enfants et aux autres animateurs. »
- Raphaëlle -

En venant dans cette formation, certain-e-s participant-e-s avaient un projet clair pour l’après, tandis que d’autres ont construit leur futur projet au fur et à mesure des semaines et des expériences vécues ensemble.
« Cette formation nous apprend grave des choses. Elle est très cardio, il n’y a pas de repos. Mais en globalité, je pense qu’à la fin de ces six mois, je serai un très bon animateur. »
- Mohamed -
« Après cette formation, je voudrais devenir animateur dans les hôtels style Club Med, en Turquie par exemple. »
- Romain -

Si les participant-e-s se montrent assidu-e-s tout au long des six mois, d’autres obstacles extérieurs surgissent, tels que les difficultés administratives, des justifications à produire pour prouver qu’ils et elles sont bien en formation et ont encore besoin d’aides pour se loger et se nourrir. La formation est intense et requiert le plein investissement des stagiaires. Les témoignages le démontrent ! Pas question de travailler sur le côté ou d’être pris-es dans des dédales administratifs sans fin. Pourtant, les contraintes qui pèsent sur les stagiaires, parfois dans des situations complexes, s’imposent régulièrement. Difficile dès lors de se concentrer pleinement sur les différents moments de formation, de prendre le temps de se projeter vers un autre possible quand on est régulièrement happé-e-s hors du parcours de formation.
Pour pouvoir se « remplir le cerveau » et se charger d’enthousiasme, il faut par ailleurs être sûr-e-s de pouvoir se remplir l’estomac. Pas évident de passer une journée sereine quand, par exemple, le CPAS décide de vous couper les vivres en cours de route et que l’on se retrouve seul-e pour justifier ses dépenses face à une commission qui a fouillé vos comptes et analysé tous vos déplacements…
Proposer un parcours d’insertion socioprofessionnelle qui articule la dimension sociale et professionnelle pour de vrai impose d’offrir les conditions propices à un exercice exigeant pour les personnes qui s’y investissent. Or, l’évolution des mesures qui s’imposent dans les politiques de remise à l’emploi peinent à dépasser la suspicion, ignorent souvent les contextes et les projets de vie, manquent cruellement d’humanité.
Nous tentons, avec les moyens qui sont les nôtres, de pallier ces manques. Durant six mois.
Nos publications sont le reflet des valeurs et des actions du Mouvement des CEMÉA, dans leur conception et diffusion. C’est pourquoi elles sont :
élaborées et signées collectivement à l’exception des contributions externes ;
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