Tentons d’abord de nous détacher de la vision du monde numérique selon Apple ou Microsoft qui font passer le logiciel libre pour une alternative, un outil différent. Ce qui diffère fondamentalement, c’est la logique du (logiciel) libre. Apple et Microsoft sont les deux sociétés à la plus grande capitalisation boursière au monde. Parler « d’alternative », c’est mettre les deux propositions sur un même plan économique, comme deux choix équivalents. Dans le monde de l’école, les CEMÉA s’opposent à l’appellation de pédagogies alternatives pour des raisons similaires. Faire le choix de l’éducation active, ce n’est pas juste choisir une autre forme d’éducation, c’est faire un choix politique porteur d’autres orientations de société, d’un autre regard sur l’enfant ou sur tout-e apprenant-e. Dans le monde du logiciel, choisir Linux comme système d’exploitation n’est donc pas juste une « alternative » à Apple ou Microsoft, mais c’est plutôt porter un autre regard sur nos usages et sur leur implication dans notre société. C’est faire le choix politique d’une société de la coopération plutôt que celle d’un capitalisme outrancier.
Le logiciel libre, qu’est-ce que c’est ?
Les géants du numérique ont l’art de brouiller les pistes et de nous laisser penser que le logiciel gratuit et libre, c’est la même chose, que l’Open source et le libre, c’est identique... Eh bien non ! Un logiciel libre, comme le définit la Free software fondation, c’est un logiciel qui garantit quatre libertés à la personne qui l’utilise :
- la liberté 0 : la liberté de faire fonctionner le programme pour n’importe quel usage ;
- la liberté 1 : la liberté d’étudier le fonctionnement du programme et de l’adapter à ses besoins ;
- la liberté 2 : la liberté de redistribuer des copies du programme (ce qui implique la possibilité aussi bien de donner que de vendre des copies) ;
- la liberté 3 : la liberté d’améliorer le programme et de distribuer ces améliorations au public, pour en faire profiter toute la communauté.
Notons que ces libertés données à l’utilisateur-utilisatrice s’inscrivent en totale contradiction des « restrictions d’utilisation » du logiciel propriétaire. Elles ont été promulguées dès 1980, avant même l’apparition des premiers outils coopératifs importants. Il s’agit donc d’un pari en forme de défi qu’à lancé Richard Stallman, fondateur des logiciels libres, à la communauté des « bidouilleurs-bidouilleuses » informatiques, afin d’ouvrir une nouvelle voie. Stallman en fera de même en 1983 en initiant le projet GNU de création d’un système d’exploitation libre.
La liberté zéro donne l’opportunité à chacun-e d’utiliser un programme comme bon lui semble. Cette liberté est un condensé des trois autres, elle donne à l’utilisateur ou l’utilisatrice la confiance de ce qu’il-elle pourra imaginer de l’outil pour son propre usage, sans l’enfermer dans une utilisation restrictive.
La liberté 1 donne la possibilité à chacun-e d’étudier le fonctionnement du programme. En quoi est-ce révolutionnaire ? Un programme informatique est écrit dans un langage compréhensible de tou-te-s les informaticien-ne-s. Il peut s’agir de Python, C++, PhP et bien d’autres. L’art de la programmation, c’est d’organiser des lignes de commandes qui vont permettre à un ordinateur d’effectuer une séquence de tâches dans un certain ordre au travers d’un algorithme. C’est ce que nous faisons lorsque l’on suit une recette de cuisine, un tuto de couture ou lorsque l’on monte un meuble en kit. Seulement, en informatique, lorsque le programme fonctionne, il va être compilé pour être transformé en langage machine… un peu comme si votre recette de cuisine était traduite dans une langue ancienne oubliée. Personne ne peut donc analyser ce que fait un logiciel au départ du seul langage machine. Pour pouvoir étudier un programme, comprendre ce qu’il fait et ce qu’il ne fait pas, seul le code de programmation permet, à toute personne initiée, de le comprendre. En utilisant un logiciel libre, il est possible d’en découvrir le code de programmation et d’autoriser n’importe quel-le passionné-e d’informatique à analyser ce code et à garantir que le programme ne fait bien que ce pour quoi il est destiné. Par exemple, qu’il ne vous espionne pas, ne capte pas des données non nécessaires à son fonctionnement. En somme, le logiciel propriétaire, c’est l’équivalent d’un aliment qui ne vous indiquerait pas sa composition ou cacherait une série de ses ingrédients sous des codes inconnus E102, E211… Vous n’avez dans ce cas que le choix de faire confiance au fabricant qu’aucun des composants de ses produits n’est nocif pour votre santé. Le logiciel libre, c’est l’aliment dont, non seulement vous auriez la composition complète, mais où l’étiquette expliquerait l’ensemble du processus de production compréhensible à tout cuistot.
La liberté 2 permet de faire des copies de tout programme, de se les partager… ce qui n’implique pas forcément la gratuité. Le programme peut être commercialisable en fournissant, par exemple, un service d’aide, un manuel d’utilisation… Libre ne veut donc pas dire gratuit, mais copiable, diffusable, partageable. Cette liberté garantit aussi la pérennité de l’outil. En utilisant un logiciel propriétaire, nous sommes contraint-e-s de suivre les choix de son éditeur. Quand Microsoft annonce ne plus maintenir Windows 10 au-delà d’octobre 2025, cela signifie qu’il vous faudra changer de version et parfois investir dans un nouvel ordinateur si votre machine peine à répondre aux exigences en ressources matérielles du nouveau système d’exploitation. Lorsqu’un logiciel libre est racheté par une firme commerciale, que son équipe de créatrices et créateurs l’abandonne, comme le code est ouvert et qu’il peut être copié, il se passe ce qui s’appelle un « fork ». Le nom du logiciel change et le programme continue d’évoluer sous cette nouvelle appellation. C’est par exemple l’histoire du logiciel Open Office qui est devenu Libre Office aujourd’hui, reprenant au départ exactement le même code.
La liberté 3 traduit l’esprit de coopération qui fonde le logiciel libre. Il s’agit donc d’un espace coopératif où des codeurs-codeuses travaillent ensemble à l’élaboration d’un logiciel sans ambition marchande mais pour aider la communauté. Et il n’y a pas que les informaticien-ne-s qui participent à cette communauté de développement : vous pouvez disposer de Libre Office en wallon, en breton ou en catalan grâce aux traducteurs et traductrices libristes ! De nombreuses personnes non-expertes en codage coopèrent aussi pour tester les outils, pour en écrire les manuels d’utilisation…
Si l’une de ces quatre libertés n’est pas respectée, le logiciel ne peut porter l’appellation libre. Un programme qui permet de lire le code, sans autoriser à le partager ou à le copier, est appelé un logiciel Open source. Je peux vérifier que le logiciel que j’utilise ne fait rien d’autre que ce pour quoi je l’utilise, mais je ne peux l’adapter à mes besoins ni le partager. Bien souvent, les logiciels Open source cachent dans leurs conditions d’utilisation quelques espaces privateurs, quelques lignes de codes qui, si elles ne sont pas libres, enferment quelques fonctionnalités toxiques pour leur utilisateur-utilisatrice.
Un peu d’histoire
Dès 1980 et les fondements du logiciel libre diffusés par Richard Stallman, on s’échange donc des programmes libres, on les améliore, on les traduit… Il manque cependant deux choses pour garantir le développement de l’idée de son créateur : un système d’exploitation libre et un réseau de partage plus facile que l’envoi de disquettes... l’Internet ! En 1983, Richard Stallman se lance dans la création d’un système d’exploitation libre qu’il dénomme GNU. Son environnement fonctionne, mais il lui manque le cœur du système. C’est un étudiant en informatique finlandais qui va le lui fournir. Il se nomme Linus Thorvald et crée en 1991 le noyau Linux. Le mariage entre le cœur de système Linux et l’environnement GNU donne le premier système d’exploitation libre pour ordinateur individuel GNU LINUX.
L’Internet tel que nous le connaissons est créé à la même période au départ de deux inventions majeures. La première construisant l’architecture du réseau de communication primaire entre ordinateurs (l’Arpanet) est déjà en place depuis 1966. C’est une création de l’armée américaine. La deuxième, qui fut vraiment à l’origine de l’explosion du net, est ce que nous nommons le World Wide Web. Elle se compose de deux éléments : un langage de construction de pages dénommé langage hypertexte (le http), et un système d’adressage des pages web nommé URL (Uniform Resource Locator). Cette deuxième partie indispensable à ce qui constitue notre Web actuel est né au CERN, entre la Suisse et la France, dans la collaboration d’un chercheur britannique Tim Bernes Lee et d’un chercheur belge Robert Cailliau. À l’image du docteur Frankenstein, ils ont tous deux été dépassés par leur création. À l’origine, le web, construit pour être un espace d’échanges d’informations entre chercheur-euse-s, aurait dû ressembler à l’encyclopédie Wikipedia, chacun-e ayant la possibilité de modifier les pages sans que personne n’ait la possibilité d’être « propriétaire » d’un contenu. L’esprit de départ était basé sur la collaboration et le partage d’informations. Les deux créateurs du web sont donc fort proches des principes énoncés par Richard Stallman dix ans plus tôt dans l’acte fondateur du logiciel libre. Tim Berners Lee et Robert Cailliau partageront d’ailleurs dans le domaine public leur création avec l’accord du CERN qui ne peut financer la suite de leurs travaux. Leur invention est récupérée aux USA et aboutit à la création d’un premier navigateur web intuitif appelé Mosaic, conçu par deux étudiants américains. C’est l’étincelle qui provoquera l’explosion du web.
Un outil pas comme les autres
Sans le savoir, nous sommes tou-te-s utilisateurs et utilisatrices de logiciels libres. Nombreux sont nos outils numériques fonctionnant sur base de logiciels libres : la box qui donne accès à l’Internet ou aux programmes télé, le projecteur, les bornes de paiement… et plus d’un quart du Cloud mondial fonctionne grâce à GNU/Linux.
On compare souvent la déferlante de l’ordinateur individuel et du smartphone à l’arrivée dans la vie quotidienne du vélo ou du stylo-bille. Si ces inventions ont transformé le monde, permis de diminuer les distances, d’écrire sans se tacher, aucune de ces inventions n’avait de connexions permanentes avec autre chose. Si les premiers vélocipèdes permettaient à des messieurs en costume de se déplacer bien plus facilement, ils ne transmettaient à personne la destination du propriétaire. Les premières machines à écrire ne scrutaient pas la vitesse de frappe de leurs utilisatrices-utilisateurs pour en déduire leur état émotionnel.
Nos ordinateurs, qu’ils soient de bureau ou de poche, sont devenus les espions inédits de notre quotidien. Nous avons une illusion d’outils-logiciels à notre service, mais derrière cet « écran de fumée », nos appareils sont conçus pour capter notre attention le plus longtemps possible, souvent au détriment de notre bien-être, voire de notre santé, et accaparer notre « temps de cerveau disponible » pour de la publicité. Nos appareils en profitent en outre pour siphonner un maximum de données nous concernant, afin de rendre les publicités plus ciblées ou de vendre nos profils de consommation à des firmes intéressées. Faire le choix du logiciel libre, c’est redonner aux objets connectés (téléphones, ordinateurs... mais très bientôt aussi les voitures, les vélos, les montres, aspirateurs robots…) leur fonction d’origine à notre service plutôt que de s’équiper avec des mouchards permanents scrutant notre vie privée.
Derrière cette captation de données, il y a aussi un risque démocratique. Le profil que font de nous les géants de la tech, leur permet, via la publicité ou les réseaux sociaux, de nous enfermer dans une certaine « vision » de nous-mêmes appelée « bulles de filtre ». Au siècle dernier, toute personne qui achetait un journal avait exactement le même contenu, celles et ceux qui écoutaient les infos à la radio aussi, même si déjà le média choisi pouvait induire certaines approches différentes. Aujourd’hui, que ce soit sur les réseaux sociaux ou les sites de presse gratuits, c’est l’algorithme qui définit ce que vous allez voir ou pas en fonction de votre profil. Cela peut paraître « facile » et intéressant : « Je ne m’intéresse pas au sport et mon site ne me partage pas toutes les nouvelles sportives... » Sauf que pour finir, cela se joue aussi sur des opinions, sur des confrontations d’avis… Si l’on ne voit plus que les informations qui nous conviennent, le risque est de s’enfermer petit à petit dans une bulle qui ne permet plus d’évoluer, de modifier son opinion.
De plus, comme l’algorithme est « propriétaire », il se peut que quelqu’un-e le modifie volontairement pour nous influencer. C’est ce qui s’est produit dans l’affaire Cambridge Analytica. Cette société britannique a été au cœur d’un scandale démocratique autour de trois scrutins : celui du Brexit en Grande-Bretagne, celui qui a vu l’élection de Donald Trump aux USA et enfin celle de Jair Bolsonaro au Brésil. Cette firme a développé une stratégie d’influence des scrutins. Au départ de « comptes Facebook volés » et des profils qu’ils contenaient, l’algorithme de Cambridge Analytica aurait déterminé les personnes indécises pour leur vote. Parmi ces personnes, l’algorithme définissait des profils d’intérêts (famille, patrie, immigration, environnement…) et bombardait leur fil Facebook de messages ciblés en fonction des profils analysés. Vu les résultats très proches du basculement dans ces trois élections, il semble que la stratégie mise en place par Cambridge Analytica ait bien fait pencher la balance. Cette firme a été mise en liquidation suite au scandale, mais d’autres peuvent utiliser les mêmes outils pour biaiser le processus démocratique. Le recours au logiciel libre impose de laisser les algorithmes ouverts. Nous devrions donc l’exiger pour tout ce qui concerne le processus démocratique : bornes de votes, publicité électorale, sondages d’opinion…
Du logiciel libre, mais sur quels outils ?
Dans le monde du numérique, les GAFAM (Google, Appel, Facebook, Amazon, Microsoft) dominent le marché et se partagent le magot. Le top 10 des firmes les plus capitalisées au monde le confirme : ce n’est plus le pétrole, l’automobile ou le luxe qui occupent les premières places du podium, mais les sociétés du monde du numérique.
Au sommet de ce classement, nous retrouvons Apple. Steve Jobs et ses successeurs ont développé un monde clos où vous êtes captif-ve du système. Pour que tous vos outils connectés puissent communiquer, il vaut mieux rester dans la sphère Apple, où tout est verrouillé. Il est compliqué, voire impossible, d’installer un logiciel libre sur un iPhone ou sur un Macbook puisqu’ils sont conçus pour n’utiliser que du logiciel maison. Microsoft est la seconde firme au top 10 des géants du numérique. La firme de Redmond a, depuis sa création, été plus ouverte. Vous pouviez modifier votre ordinateur sans perdre votre garantie, utiliser certains logiciels libres au sein d’un environnement Windows. Depuis les versions 10 et 11 de leur système d’exploitation, il faut cependant être très au courant des risques (inexistants) quand on veut installer un logiciel non estampillé Microsoft. L’ordinateur se montre quelque peu insistant : « Êtes-vous vraiment certain-e de vouloir installer ce logiciel, vous pourriez le regretter, votre machine pourrait être endommagée, vous pourriez perdre vos données… votre clavier pourrait fondre sous vos doigts… Êtes-vous VRAIMENT certain-e de vouloir quitter le monde rassurant de Microsoft ? » Il faut avoir une bonne conscience des systèmes mis en place et faire montre d’une grand ténacité pour maintenir son choix de sortir du monde douillet des produits Microsoft !
La firme de Bill Gates utilise aussi une autre stratégie depuis sa création, c’est celle de la vente couplée. Il est pratiquement impossible d’acheter un ordinateur PC sans Windows. Un-e utilisateur-trice qui souhaite utiliser le système d’exploitation GNU/Linux est donc souvent contraint-e d’acheter son nouvel ordinateur avec la pré-installation Microsoft (payante). Certaines firmes de constructeurs proches de Microsoft précisent même dans leurs conditions de vente que vous perdrez votre garantie si vous désinstallez Windows. Pour nos ordinateurs de bureau, Apple et Microsoft se partagent presque 98 % de parts de marché. Mais il reste nos ordis de poche où d’autres acteurs plus voraces encore sont présents.
À la troisième place du classement, nous trouvons Alphabet, la société mère de Google. Si les deux précédentes firmes vendent du matériel ou des logiciels et des licences bien onéreuses, Alphabet ne vend rien. Le moteur de recherche Google est utilisé gratuitement par 96 % des utilisateur-trice-s. Google drive, c’est gratuit, Google classeroom, aussi ! Youtube, encore gratuit. Waze, gratuit, Androïd1 (le système d’exploitation de plus de 70 % des smartphones), gratuit… Si tout est gratuit, comment expliquer qu’Alphabet soit la troisième entreprise la plus capitalisée au monde ? Grâce à la publicité ciblée et à la captation de données privées. Nos données privées, captées par nos outils, permettent ainsi à la firme qui les accumule d’être plus capitalisée que le pétrole saoudien...
Dans ce top 10, se trouvent aussi Amazon, Tesla et à la 7e place, Meta, une autre firme qui ne faisait jusqu’il y a peu « qu’offrir » des services gratuits : Facebook, Instagram et WhatsApp. Comment rester dupe du seul usage publicitaire de leurs applications ? WhatsApp n’utilise même pas la publicité ! L’intérêt et les bénéfices annoncés ne peuvent provenir que de la revente de nos données personnelles.
Dans l’histoire du capitalisme, d’autres groupes de sociétés ont occupé les premières places de ce classement (l’automobile, l’énergie, la pharmaceutique…). Les États-Unis ont développé des lois anti-trust pour éviter la trop grande pression de ces groupes sur la démocratie, sur les choix des gouvernements via leur force de lobbying. À l’heure actuelle, les géants des GAFAM contrôlent nos données, nos informations, influencent nos choix, nos achats… Leur hégémonique justifie à elle seule l’effort d’avoir recours à des outils plus éthiques, non comme une alternative, mais comme le choix du maintien de notre liberté et de notre démocratie. Le 5 juin 2013, un homme a pris le risque de s’insurger : Edward Snowden2, lanceur d’alerte, expert informatique de la CIA et de la NSA a dénoncé les agissements des services secrets américains en terme d’espionnage de masse.
Les Creative Commons, une philosophie au-delà du logiciel
Le choix du logiciel libre, c’est bien plus qu’un simple changement d’outil, c’est un renversement de philosophie qui privilégie la coopération et l’économie du partage. Cette philosophie s’est aussi étendue au monde de la création. En 2001, naissent les Creative Commons Licence. Il s’agit d’une initiative de trois professeurs-chercheurs américains qui, pour sortir du principe de « tous droits réservés », ont permis aux artistes, aux créateurs-créatrices de pouvoir partager leur travail selon des licences plus ouvertes. L’idée, comme pour le logiciel, est de pouvoir partager une création. Vous pouvez retrouver toutes sortes d’œuvres sous licences Creative Commons : de la musique, des livres, des films, des photos…
L’idée n’est pas d’abandonner tous ses droits sur une création, mais bien de pouvoir choisir la manière de la partager. Les Creative Common Licences imposent que le-les auteur-trice-s de l’œuvre soient cité-e-s pour toute utilisation. Après, c’est à l’auteur-autrice de choisir : commercialiser son travail ou pas, pouvoir le reproduire, le diffuser à l’identique ou avec des évolutions...
Par extension, d’autres fonctionnements sociétaux s’inspirent du logiciel libre et de sa philosophie pour soutenir une économie du partage, de la réparation, de l’usage d’outils nécessitant moins de remplacements. Citons par exemple les mouvements des graines Open source : Monsanto et Bayer développent depuis plusieurs années des graines de plus en plus calibrées, transgéniques et stériles. Il s’agit pour ces géants de l’agriculture industrielle d’obliger tou-te-s les paysan-ne-s à n’avoir recours qu’à leurs semences et de ne plus pouvoir réensemencer leurs champs avec une partie de la récolte précédente (les hybrides étant stériles). Vandana Shiva, prix Nobel alternatif 2001, défend depuis plus de dix ans, les paysan-ne-s d’Inde contre la voracité de Monsanto. Elle est à l’origine du principe des semences paysannes et de la création de bibliothèques de semences pour permettre à chacun-e de poursuivre ses activités de culture sans avoir recours aux semences « propriétaires ».
Dans le monde médical aussi, certaines découvertes sont partagées au profit de tou-te-s, tandis que d’autres inventions sont vendues au seul profit de leur créateur-créatrice. Il y a l’exemple de la pénicilline dont Alexander Flemming n’a jamais déposé de brevet. Il y a surtout de manière plus récente l’histoire du gel hydro-alcoolique. Didier Pittet, médecin épistémologiste d’un hôpital de Genève, crée, il y a une vingtaine d’années, un gel à l’usage du personnel infirmier. Il dépose un brevet et son invention, malgré sa simplicité de fabrication, devient un outil quotidien du monde hospitalier. Après plusieurs années, Didier Pittet visite un hôpital proche de Nairobi au Kenya et découvre un bidon de gel hydroalcoolique enfermé dans une armoire. Il questionne le médecin local qui lui explique le prix astronomique du gel. Il décide alors de « libérer » la formule de fabrication du gel sur le site de l’OMS pour que chaque équipe soignante en produise à sa guise.
L’esprit du partage et du bien commun n’est donc pas le seul apanage du logiciel libre, des formes apparentées de « mise en partage pour le bien commun » existent dans bien d’autres domaines.
Pourquoi cela fonctionne ?
Le logiciel libre fonctionne pour plusieurs raisons. Tout d’abord, protéger une licence propriétaire, éviter que l’on puisse copier le programme, s’en inspirer, outrepasser des droits que les conditions d’utilisation interdisent, cela demande de la ressource système. Les logiciels libres sont donc moins voraces en sollicitations système et en espace de stockage. Votre ordinateur, votre smartphone peut fonctionner plus vite ou être plus ancien.
Dans le monde du logiciel libre, il y a des dizaines d’adaptations d’un même outil pour des publics différents. Vous trouverez des adaptations de Libre Office pour l’usage des enfants, des personnes porteuses de handicap, des linguistes… S’il existe un besoin et des codeur-euse-s prêt-e-s à y répondre, ça se développe ! Comme le code est ouvert, il se peut même que vous trouviez une personne pour vous construire la fonction qui vous est indispensable. Dans le logiciel propriétaire, l’outil ne se développe qu’en fonction d’une seule question : est-ce rentable ?
Cela fonctionne, parce qu’un logiciel propriétaire renferme de plus en plus souvent une forme d’obsolescence logicielle. Un éditeur ne peut survivre que s’il continue à vendre des licences. Il doit donc proposer de nouveaux produits et pousser à l’achat. Il met donc de plus en plus souvent une sorte de date de péremption à son produit. Au-delà de cette date, son produit n’est plus maintenu, il n’y a plus de mises à jour et les client-e-s, pour des questions de sécurité, sont vivement invité-e-s à acheter le nouveau produit de la gamme. Il y a aussi une obsolescence des logiciels gratuits. Vous utilisez un réseau social « gratuit », mais vous êtes soucieux-se de l’environnement et ne changez pas votre smartphone tous les trois ans… Vous risquez de voir du jour au lendemain votre application disparaître de votre appareil. C’est que maintenir un logiciel pour peu d’utilisateurs ou d’utilisatrices ayant encore des smartphones sous Androïd 4, ce n’est pas rentable, donc on supprime. À vous de vous adapter et de racheter au plus vite un appareil neuf !
Dans le monde du logiciel libre, cette relation outil - rentabilité n’existe pas, l’obsolescence des programmes, l’obsolescence du matériel en est donc bien moindre, un bénéfice pour vous, mais aussi un bénéfice pour la planète.
Pourquoi cela ne fonctionne pas ?
La part de marché de GNU Linux dans le monde de l’ordinateur personnel reste cependant bien réduite : 3,5 % seulement alors que le Cloud mondial fonctionne lui à plus de 60 % en logiciel libre. Comment expliquer dès lors que si peu de personnes, d’organismes, de services publics ne se tournent vers le logiciel libre ? Il y a pourtant des exemples de réussite (la gendarmerie française ne recourt qu’à des logiciels libres, la ville de Rennes a banni le logiciel propriétaire...).
Il y a quelques années encore, l’usage du logiciel libre nécessitait le recours régulier au terminal et la capacité de taper des lignes de commandes. Le design des applications était tout sauf soigné (cela intéressait peu les codeur-euse-s). Cette image est restée, alors qu’une grosse évolution a eu lieu dans ces deux domaines.
Dans les raisons qui découragent à passer la frontière du libre, il y a aussi ces conversions de fichiers qui ne fonctionnent pas. Sur ce point, il y a anguille sous roche ! Le logiciel libre utilise les formats de fichiers standards : ODT pour le texte, PNG pour les images ou OGG pour la vidéo… Cependant, les échanges de fichiers se révèlent parfois aléatoires entre systèmes... Vous venez de finir une magnifique mise en page sur Libre Office que vous envoyez à votre collègue qui travaille en Microsoft Word... Mais lorsque vous recevez votre fichier en retour au format .docx, toute votre mise en page a disparu ! Il y a probablement là une stratégie des GAFAM pour saboter l’interopérabilité des systèmes en laissant supposer que le logiciel libre en est responsable.
La puissance de la publicité et du lobbying des GAFAM pour discréditer les solutions libres n’est pas à négliger. Les multiples condamnations des GAFAM devant les tribunaux tant européens qu’américains pour non-respect des lois, non-respect du RGPD, évasions fiscales diverses, etc. peinent pourtant à ternir leur crédibilité auprès du public.
Concrètement dans la vie d’un-e utilisateur-utilisatrice
Faire le choix d’un numérique plus éthique, c’est faire en quelque sorte un double choix. Celui de prendre la décision, radicale, de se désaliéner des outils propriétaires. Il ne s’agit pas de faire la révolution, mais plutôt d’agir au quotidien, logiciel après logiciel, application après application, pour aller vers l’usage d’outils plus éthiques. Ce choix impose par ailleurs de s’informer, d’être en contact avec de nouvelles formes d’informations, de participer à des ateliers « libristes »…
Ce n’est pas un chemin facile au regard de nos propres paradoxes, habitudes, paresses… même si l’on est bien informé-e. La quête de désaliénation n’est jamais aboutie : c’est un chemin à emprunter pour garantir un peu plus nos libertés.
Concrètement dans la vie d’une association
Le choix du logiciel libre dans le monde associatif apparaît comme encore plus complexe. Souvent, nos valeurs, nos buts associatifs restent au cœur de notre action et ne nous laissent pas le temps de questionner les outils avec lesquels nous menons cette action. Les géants de la tech nous permettent en plus, bien fréquemment, de disposer de leurs logiciels à prix réduit.
Il y a cependant plus d’une cause avec laquelle il est complètement paradoxal d’y avoir recours. Combattre le capitalisme, le réchauffement climatique, promouvoir une éducation créative, une liberté d’opinion avec des outils de soumission de masse, est-ce réellement une option possible ou faut-il mettre en adéquation ses combats et les outils pour les mener ? La route de cette émancipation n’est pas simple, mais elle est LIBRE.
Conclusions
Quand on parle de logiciel libre, il y a parfois un léger soupçon de ton moralisateur dans le discours. Nous avons essayé dans ce texte de ne pas y souscrire, d’essayer de rester dans l’information, dans l’argumentaire.
Y-a-t-il un choix moral à se choisir un outil ? Quand on s’achète un nouveau T-Shirt, nous le choisissons souvent pour sa couleur, sa coupe, son dessin, son prix… Bien trop souvent, savoir si sa fabrication a participé à la pollution d’une région à l’autre bout de la planète, qu’il a été cousu par un enfant ou par un adulte sous-payé, ne nous traverse même pas l’esprit. D’autres fois, on choisit un vendeur de commerce équitable par sens moral.
Nous pensons qu’il en va de même dans le monde du logiciel ou de nos outils numériques. Nous pouvons occasionnellement faire l’usage d’outils simplement parce qu’ils sont faciles d’usage, connus de tou-te-s, utilisés par le plus grand nombre, facilement accessibles… et ne pas nous soucier de ce qu’ils cachent. Nous pouvons aussi choisir un logiciel qui est issu d’une démarche coopérative, d’un partage désintéressé, d’une volonté démocratique forte…
Les choix sont entre nos mains !
LES CEMÉA
1/ Androïd est à l’origine un logiciel libre. Il a été racheté par Google en 2005. Le noyau du système fonctionne sous Linux mais Google y a introduit du code propriétaire. Il est possible de réinstaller un Androïd « dé-Googlisé » sur son smartphone pour ne plus être espionné par les applications Google.
2/ Pour en savoir plus lire l’article « Sept choses à savoir sur le lanceur d’alerte Edward Snowden, qui demande l’asile politique à la France », France Info, 15 septembre 2019 : https://www.francetvinfo.fr/monde/snowden/sept-choses-a-savoir-sur-le-lanceur-d-alerte-edward-snowden-qui-demande-l-asile-politique-a-la-france_3616589.html
photo : Antoine Bardelli, CC BY-SA 1.0 <https://creativecommons.org/licenses/by-sa/1.0>, via Wikimedia Commons

