À la recherche du temps... : La chronique de Paul Hermant

C’est à n’y rien comprendre. Roland Gori n’a pas le temps. Il le répète tout le temps. Au point qu’il perd du temps à dire qu’il n’a pas le temps. Alice aurait dit, c’est un lapin blanc que ce temps manquant. Mais il vaut mieux commencer par le commencement. Nous étions le 10 juin 2017, les CEMÉA célébraient leur septantième anniversaire à La Marlagne, haut lieu de l’éducation populaire devenue permanente et se cherchant depuis.

Dans le train qui m’emmenait à Namur (tout l’enchaînement de circonstances qui conduira à la réduction du temps de parole de Roland Gori part du moment précis où ce train est arrivé à quai : l’attente de la navette devant la gare, l’arrivée tardive de la voiture de Frédéric en raison de la tenue d’une course cycliste impromptue, les détours qu’il nous a fallu faire pour éviter les bouchons, les autres navettes retardées à leur tour et, une fois parvenus à bon port, l’arrivée au compte-goutte des autres participants subissant un sort comparable), j’avais été surpris de découvrir une longue interview de Ginevra Bompiani dans Libération du week-end - j’achète encore Libé, oui, c’est une sorte de fidélité entêtée envers mes jeunes années, j’achète Libé depuis 1975, c’est dire.

Cette interview m’avait fait faire au débotté un voyage dans le voyage. J’avais rencontré Ginevra à Sarajevo, pendant le siège et les quelques jours de trêve de 1994, je crois. Nous étions là pour la même chose : soutenir malgré, par-dessus et contre tout la tenue du Festival d’Hiver de notre ami commun Ibrahim Spahic, dernier bastion culturel dans une ville où l’une des premières cibles fut la Vijecnica, la Bibliothèque nationale de ce qui est devenu depuis la Bosnie. Nous n’étions pas nombreux, pas assez en tout cas pour ne pas se retrouver à peu près seuls dans le dernier endroit de la vieille ville où l’on servait encore du café, alors nous en avions pris un en parlant de ce prix étrange, le Tartufo de la Pace, la Truffe de la Paix, que l’on décerne, près de Sienne, après que le lauréat a frappé à toutes les portes d’un village (j’oublie le nom) muni d’une truffe, se présentant à chacune et chacun, vantant les qualités de son champignon et accessoirement celles de son oeuvre, de son combat ou de son projet et tâchant d’arracher à ses hôtes les quelques pièces qui constitueront son prix (à combien estimez-vous ce beau champignon ?, comprendre : combien donneriez-vous pour mon œuvre, mon combat, mon projet ?). Notre ami Ibrahim allait bientôt gagner le droit d’aller frapper aux portes avec une truffe, c’est entre autres choses ce que m’annonça ce jour-là Ginevra que je n’ai pas revue depuis, même si nous sommes restés quelque temps en contact, et dont je tiens le petit livre « Le portrait de Sarah Malcolm » pour de la pure poésie politique. Et puis voilà un samedi de 2017, Libé, une interview, deux pages et quelques lignes d’une simplicité totale sur la culture : « Grâce à Berlusconi, la culture italienne a chuté. C’est devenu une affaire d’élite.

La culture dont je parle dans le livre n’est pas élitaire, elle est essentielle à la vie, concerne le cœur des choses, la terre même, l’humus. Tout ce qui se passe d’horrible dans le monde est une question culturelle avant que d’être politique. Cette terrible chute de la culture, cette médiocrité qui est devenue notre apanage fait que la vie est moins vivable et moins intéressante ».

Son dernier ouvrage s’intitule « Pomme Z », il est publié chez Liana Levi. Ginevra fut elle-même éditrice, fille d’un éditeur, l’un des plus importants de l’après-guerre, on l’appelait le Gallimard italien. Je ne comprends pas pourquoi le journaliste de Libération fait dire à Ginevra « Grâce à Berlusconi » et pas « À cause de Berlusconi », mais j’aime cette idée de l’humus et je vois surtout fort bien l’image de cette terrible chute de la culture aboutissant sur l’humus, s’y est-elle fracassée ou en a-t-elle été amortie, c’est toute la question que ce samedi-là, nous avions précisé-ment à traiter avec Roland Gori dont l’exposé commença par ces mots : « La crise de la démocra-tie, c’est la crise de la culture ».Et c’est étrange parce que ce qui me tournait dans la tête en écho, c’était : « Les guerres de Yougoslavie, c’étaient des guerres de la culture ».

Ces guerres sont aujourd’hui oubliées ou presque, mais je persiste pourtant à penser qu’elles ont inauguré une séquence dans laquelle nous évoluons toujours aujourd’hui : elles ont ouvert à la barbarisation du rapport entre les êtres humains. Ce sont elles qui ont institué le fait que l’autre ne soit plus considéré classiquement comme un ennemi ou comme un adversaire, mais qu’il ne soit tout simple-ment plus envisagé comme étant un autre du tout. La différence de ces guerres avec les autres tient pour beaucoup à l’utilisation des corps.

Le corps a été au centre de ces affrontements. Il n’y était plus suffisant d’éliminer (ou de faire disparaître) l’ennemi ou l’adversaire, il fallait encore et surtout humilier le corps mort. Le Rwanda a répété et amplifié cette séquence quelques mois plus tard. Maltraiter un cadavre est la façon ultime de nier l’humanité de quelqu’un, cela revient à lui retirer jusqu’au droit à la terre, le droit à cet humus dont parle Ginevra. Depuis, nous nous sommes progressivement habitués à vivre dans une version adaptée et recevable de cette barbarisation en acceptant d’évoluer dans une sorte de vulgarisation généralisée permettant de relativiser à la fois le rapport au monde, le rap-port entre les êtres humains et le rapport entre les êtres humains et ce qui les environne.

Le mot vulgarisation, tel que je l’emploie ici, signale bien entendu une tendance extrême à produire de la vulgarité et non pas une volonté de rendre accessible et compréhensible une vision ou une explication du monde, encore que... Lorsque Roland Gori dit : « La part d’humanité, c’est ce qui résiste au désastre », nous ne quittons donc pas le sujet et nous sommes toujours en train de nous demander dans quel état la culture va finir par retomber sur le sol. Ou de quelle façon, par ailleurs, elle compte ressortir de la mer. Les demandeurs d’asile qui ont la chance de survivre à la traversée de l’eau figurent en effet littéralement cette part d’hu-manité résistant au désastre, confrontés dès leur premier pas sur un rivage ou sur le pont d’un bateau de sauvetage à cette vulgarisation des rapports entre les hommes.

C’est-à-dire à cette négation de la culture qu’ils abordent en tant que corps abstraits dont la souffrance figure cependant la part véritablement exploitable. Celles et ceux que l’on appelle de manière indifférenciée « les migrants » remarquent en effet assez rapidement qu’incapables de mettre en œuvre des politiques pourtant adoptées et votées, nos sociétés choisissent le croupissement dans des camps de fortune sur des îles grecques, la barbelisation des frontières internes ou encore, comme en Hongrie, la création de milices paramilitaires qui répètent la négation des personnes en maltraitant les corps et en désavouant les droits.

Sans rien dire évidemment de la criminalisation des initiatives de solidarité direc-tement susceptibles de poursuites (voyez les ennuis judiciaires de l’agriculteur pyrénéen Cédric Héroux) quand l’appel public à affréter un navire afin de saboter les opérations de sauvetage en Méditerranée ne l’est pas (voyez le crowdfunding lancé par la faction française « Les Identitaires », cette farce sinistre). Et sans évoquer évidemment le sort fait aux résidents du Parc Maximilien à Bruxelles, livrés aux vents et à la pluie, condamnés à faire leur toilette quasi nus devant tout le monde, et puis volés, racketés pour finir raflés (le mot a fait mal à certains tenants d’une mémoire sélective s’indignant de l’emploi d’un mot tellement évocateur : une rafle c’était pourtant étymologiquement le fait de dépouiller et de dérober rapidement avant de désigner une opération policière massive, les deux acceptions étant donc ici particulièrement adaptées) par des « personnes ayant autorité ». Comment dire plus explicitement – plus vulgairement donc – que ces « migrants » ne nous sont pas autre chose que des cadavres en attente ? Et comment ne pas se rendre compte du préjudice culturel énorme que cette manière de faire et d’envisager l’autre cause à nos supposées politiques de civilisation ? Non pas tellement parce que la diversité serait source et gage de richesse comme il est coutume de le dire, mais parce que ce que nous abandonnons en n’accueillant pas est plus coûteux que le prix de l’accueil. Pour le dire à la manière de Ginevra Bompiani, ce préjudice rend en effet la vie moins vivable et moins intéressante et cet appauvrissement n’a pas de prix.

Je fais volontairement ce détour par la Yougoslavie, la barbarisation, la vulgarisation et les migrations parce que Roland Gori, dans son intervention, alors qu’il évoquait le machinisme d’hier et la robotisation de demain, a employé la notion de « cadavérisation de l’être humain ». Il en a parlé au moment d’aborder la question du taylorisme et de la création de normes scientifiques propres à gérer le travail et les travailleurs. Cette cadavérisation dont il était question renvoie à l’inutilité progressive de l’être humain dans le mécanisme de la production. C’est une manière de dire que là où hier l’outil prolongeait la main, c’est désormais l’homme qui est invité à prolonger le robot : c’est aussi une façon de poser l’hypothèse de notre propre mise entre parenthèses, de notre propre évaporation, de notre propre disparition. Cette coïncidence de terminologie entre les combattants d’hier, les migrants d’aujourd’hui et les travailleurs de demain n’est évidemment pas fortuite.

Si l’évaporation de la figure de l’être humain est une constante dans l’économie, elle l’est aussi dans le champ politique ou du domaine social où s’expérimentent tous les jours toutes sortes de régressions et d’amenuisements, sans rien dire de la culture. La culture n’est plus aujourd’hui exceptionnelle, c’est-à-dire qu’elle n’est plus une exception. Et pas plus dans le monde du travail qu’ailleurs. La chute culturelle a été terrible dans un secteur culturel devenu terrible, adaptant ou copiant de plus en plus souvent les pires des modèles managériaux hérités d’une culture de la responsabilité et de l’optimisation.

Lorsque l’on a exigé des travailleurs de la culture (comme du social) qu’ils se professionnalisent, on leur a, dans les faits, demandé de quitter leurs métiers et d’abandonner leurs maîtrises au profit d’acquisitions et de répétitions de compétences et de procédures. Et c’est là, exactement là, à ce moment précis de la reddition au pragmatisme et à l’efficacité que se diluent la faculté de discerner ce qui est à l’œuvre, la capacité d’envisager ce qui nous environne et la possibilité d’être relié à l’idée d’un avenir pensable.

Ce pragmatisme qui fait aujourd’hui récit a largement contribué à changer la grammaire et le vocabulaire de ces professions désertées de leurs talents. L’Atelier des Chercheur-e-s pour une Désexcellence des Universités, collectif de chercheurs-enseignants désexcellents à l’Université libre de Bruxelles, relevait récemment 1 que la page Internet consacrée aux « Raisons qui fondent le Pacte pour un enseignement d’excellence » révélait la prévalence symptomatique d’un certain nombre de vocables et l’absence complète d’autres mots. Ainsi, cet argumentaire ne comprend-il pas moins de 15 fois le mot qualité, 14 fois le mot résultats (des élèves), 13 fois le mot évaluation ou 12 fois le mot performant/performances quand le mot inégalité n’apparaît qu’une seule fois et quand les mots émancipation, épanouissement ou plaisir ne font l’objet d’aucune occurrence. La question que soulève cet inventaire statistique est la suivante : peut-on discerner ce qui est à l’œuvre, envisager ce qui nous environne et être relié à l’idée d’un avenir pensable quand l’emploi d’un type de vocabulaire orienté résultat escamote tout autre formula-tion qui s’inspirerait - disons, au hasard, ce n’est qu’un exemple - des thèses de Kropotkine sur les avantages de l’entraide sur la compétition en cas de détresse ou de danger2 ? Dans ce vocabulaire performatif, il y a évidemment quelque chose de la cadavérisation de Roland Gori. Ces mots disent à suffisance que la résilience nous est désormais plus précieuse que la résistance et que la faculté d’adaptation prime sur un usage et une compréhension de ce qu’est le temps long.

L’après-midi du 10 juin, pendant l’atelier consacré aux activités extrascolaires, nous nous sommes retrouvés à quelques-unes (beaucoup) et quelques-uns (moins) à discuter de cette disqualification conjointe des métiers et du temps. Valoriser le métier pour l’accueillant, valoriser le temps pour l’enfant, voilà ce qui occupait notre tour de table. Une préoccupation à quoi faisaient écho les slogans inventés lors de ce trop court atelier : « Ici, on ne garde pas votre enfant, on le fait grandir » ou « Ici, ce n’est pas une garderie, c’est un terrain d’aventures ». Et il était remarquable d’apercevoir comment se dupliquent, au gré des circonstances et des situations, les conditions d’émergence d’un vocabulaire de la domination : un enfant est à la garde (de l’institution) comme un travailleur est à la charge (du patronat). La réduction du rôle du pédagogue à celui de gardien(ne) disait quelque chose de la façon dont le contrôle et la surveillance accompagnent désormais nos vies depuis le plus jeune âge et de la manière dont mutent les métiers.

Il est peut-être moins visible, cependant, que cette destruction des métiers « par le haut » (par l’excellence, le résultat ou l’objectivation) s’accompagne d’une déconstruction des métiers « par le bas » (par la vassalisation, l’allégeance ou le caritatif). Le ministre Borsus, par exemple, alors qu’il défendait, en temps que ministre fédéral, son « service communautaire », prenait volontiers l’exemple du « gar-diennage d’enfants ». Voilà bien en effet une activité qui semble être à la mesure de chacune et chacun. Dans l’esprit du ministre, tout le monde peut s’occuper d’enfants puisque, précisément, il s’agit d’une occupation et non pas d’un métier...

Ce service communautaire est la possibilité légale laissée aux CPAS d’inviter des allocataires sociaux à prester bénévolement auprès d’associations ou d’organismes afin de valider leur Parcours Individualisé d’Intégration Sociale (PIIS). Les activités extrascolaires et, par exemple l’accueil de la petite enfance, font partie des matières où le ministre imagine très bien l’intervention d’allocataires bénévoles. La Circulaire relative à la loi du 21 juillet 2016 modifiant la loi du 26 mai 2002 concernant le droit à l’intégration sociale portant création de ce service communautaire propose entre autres possibilités l’organisation d’activités supplémentaires dans le cadre de la garderie, après l’école : exemple, accompagnement pour les devoirs, ... Certes, le ministre prend garde de préciser que ce service communautaire ne va pas jusqu’à une mise à l’emploi dans la garderie postscolaire proprement dite, mais il reste que dans l’esprit du législateur, il ne semble pas exister de distinction entre ce qui serait métier et ce qui serait occupation. Outre que ces mesures vont accélérer la prolétarisation d’emplois déjà précarisés, elles risquent également de déporter le rôle des pédagogues vers la formation de ces nouveaux « gardiens d’enfants » plutôt que vers l’accueil et l’accompagnement des enfants eux-mêmes.

On ne dira rien ici des autres mesures qui sont en train de mettre à mal l’idée même du « métier » en même temps qu’elles dégradent le principe même de sécurité sociale : le relevé du plafond des revenus issus de prestations volontaires (on ne dit plus bénévoles) non soumis à impôt, la mise sur pied de flexijobs exempts de cotisations sociales ou l’encouragement fiscal du travail des étudiants en sont les exemples les plus récents.
L’euphémisation des choses et des faits participe à l’évaporation des raisons pour lesquelles nous aurions encore raison de faire société. Si un métier devient au mieux une occupation, ne requérant aucune sorte de maîtrise ni de savoir-faire ni d’expérience en encore moins de talent et que le premier venu peut l’exercer, il devient alors possible de disqualifier un grand nombre de personnes qui esti-ment pourtant exercer un métier utile à la société. On dira : nous appartenons à un système qui a accepté de rémunérer beaucoup plus ceux qui lui sont nuisibles, voire toxiques, que celles et ceux qui lui sont nécessaires, voire essentiels.

Nous le voyons, cela. Nous le savons. Au hasard, une accueillante d’enfant n’est rien devant un analyste des marchés... Lequel est le plus utile à la vie commune, chacun en décidera mais enfin, il semble bien que l’on puisse penser aujourd’hui que prendre soin de quelqu’un est une occupation à la portée de tout le monde, la preuve : quand vous voyez un enfant pleurer, est-ce que vous ne le consolez pas ? Si bien sûr, vous n’êtes pas insensible. Mais au ranking, vous n’y comprenez rien, mais le benchmarking, vous ne savez pas ce que c’est et une courbe en j vous ne pouvez même pas l’imaginer... Il y a donc bien des raisons pour lesquelles un emploi qui ne sert à pas grand-monde vaut plus qu’un travail qui intéresse tout le monde. Ceci serait-il encore possible dans une société qui refuserait une bonne fois pour toutes de transformer en espace fooding une ancienne épicerie de quartier ? C’est une excellente question, elle fait partie de toutes celles qui nous demandent du temps pour pouvoir les penser.

Roland Gori qui pestait contre le temps manquant, c’était cela, je pense. C’était une façon de mettre le doigt (et le souffle du coureur) sur le trop plein de choses qu’il nous faudrait penser et contre lesquelles nous aurions à nous mobiliser. A chaque jour au moins cinq, peut-être dix bonnes raisons, de descendre dans la rue. Mais nous n’avons pas le temps, nous n’avons plus le nombre et il n’est même pas certain qu’il existe encore, en ces temps de piétonniers, des rues où descendre. Alors il faut courir vite et partout pour donner l’impression qu’on est beaucoup. Nous inventons l’éparpillement politique. Nous sommes occupés jusqu’à l’excès. Nous ne savons plus où donner de la tête. En cours de débat, Jean Blairon posa la question (essentielle) de savoir pourquoi tandis que nous sommes apparemment nombreux à vouloir du changement, nous votons systématiquement pour la corde qui nous pend ? Je réponds : parce qu’au moins nous savons alors où se trouve notre tête.

L’éducation populaire, dite permanente, n’a plus aujourd’hui les moyens, ni les fins, ni le feu suffisant pour défaire le nœud. J’écris défaire. J’entends par là qu’il est question de provoquer la défaite de la corde. Tout du long de la prestation de Roland Gori, je pensais à cela. A ce qui nous était devenu difficile, sinon étranger, à nous qui sommes des praticiens de la paix sociale. A nous à qui l’on a demandé d’assurer cette paix sociale en favorisant l’émancipation, l’autonomisation et la désaliénation des personnes et des groupes les plus éloignés des accès à un État providence qui prétendait les accueillir. L’émancipation, l’autonomisation, la désaliénation sont des mots passés de mode tandis qu’il faut des chiffres, des fichiers Excell et des Power Point. Et la social-démocratie s’est transmutée en une sorte de salmigondis idéologico-économique où les accès sont soumis à activation, contrôle et sanction et qu’on aurait plus vite fait d’appeler social libéralisme quand le néolibéralisme lui-même a cédé la place à un très oxymoresque protectionnisme libéralo-autocratique...

L’éducation populaire aujourd’hui, elle est peut-être bien coincée entre ce lapin blanc qui court partout en prévenant qu’il est en retard et que le temps est définitivement une matière dernière et cette cruelle reine de cœur qui appliqua avant la lettre le dogme thatchérien du « There Is No Alternative » : « Qu’on leur coupe la tête, leur a-t-on coupé la tête ? ».

Avant de se quitter, à la Marlagne, on a planté un arbre.

Un arbre produit des branches où nouer des cordes où passer sa tête.

Un arbre permet aussi d‘en revenir à la terre, à l’humus, c’est-à-dire à la culture.

Il faut oser la défaite de la corde.

1/ Voir Bruxelles en Mouvements, n°286 de janvier-février 2017
2/ Les incendies au Portugal en ont donné récemment une illustration éloquente, les solidarités entre voisins ou victimes ayant montré une efficacité plus grande que les tentatives de sauvetages individuelles.

Paul Hermant,
membre du groupe « Ce qui nous rassemble »
Cesep-FdS, créateur également de « l’Opération Villages Roumains », de « Causes Communes » et d’« Acteurs des Temps Présents » et ancien chroniqueur pour la Première.