La culture face au risque d’un monde sans esprit : Conférence de Roland Gori

J’ai longtemps hésité sur le titre que je pouvais donner à cette causerie, entre « La prolétarisation du monde aujourd’hui et comment en sortir », « La crise de la démocratie aujourd’hui et la crise de la culture » ou enfin « La question des droits de la pensée humiliée, face à la terreur rationnelle » selon les mots de Camus.

Qu’est-ce que l’humanité ? 

C’est la première question à se poser. Jean Jaurès l’a définie de la manière suivante : « L’humanité, ce n’est pas une transcendance, l’humanité ce n’est pas chaque individu... C’est la parcelle d’humanité qui fait refuser en chacun d’entre nous la fatalité du logique et la fatalité économique ». Ce qui ne veut pas dire qu’il n’y a pas de déterminant biologique ou de déterminant économique dans le destin singulier ou collectif des humains, mais cela signifie que la part d’humanité, c’est ce qui vient résister à cette fatalité. Comme le disait encore Camus : « Créer, c’est donner une forme à son destin. » Cette parcelle d’humanité ne peut pas exister sans la présence massive de l’éducation et de la culture.
La romancière Camille Laurens écrit : « On ne naît pas humain, on le devient. » Ce qui peut aider à cette conquête, me semble-t-il, c’est l’étude de tout ce qui nous est propre, hommes, livres, œuvres humaines... Ce que l’on nommait autrefois à l’école d’un mot si beau, désormais désuet : « les humanités ».

Aujourd’hui, dans le domaine universitaire ou de la recherche, les humanités, c’est ce qui est considéré comme inutile. La culture, pour certaines et certains, c’est inutile. Et c’est bien pourquoi c’est essentiel. Il est extrêmement difficile de faire reconnaître que, sans cette culture, sans ces humanités, il n’y a peut-être pas « d’humanité de l’Homme ». Il y a peut-être une humanité de l’espèce humaine, qui peut se reproduire, mais il n’y a pas d’humanité de l’Homme. Ce qui peut amener les violences auxquelles nous assistons aujourd’hui ...

Il y a quelques mois, le gouvernement japonais a écrit aux présidents des universités nationales en leur demandant de fermer les départements de sciences humaines et sociales, au motif qu’ils ne sont pas suffisamment rentables et utiles... puisqu’ils ne servent pas à la production industrielle et commerciale. Comme vous le savez, le Japon est un pays qui investit énormément dans la fabrication et l’invention des robots sociaux. Il y a là quelque chose de tout à fait symptomatique du danger présent dans notre culture : considérer que nous n’avons pas besoin des humanités, que nous n’avons pas besoin des sciences humaines et sociales, ni de littérature ou de poésie... parce que ce qui compte, c’est le critère de rentabilité, d’utilité et de production.

Nous nous acheminons donc très gaillardement sur un mode d’organisation sociale parfait. Parfait pour des sociétés animales. Comme la termitière. Or, « Tous les hommes sont philosophes » disait Gramsci, c’est-à-dire que les êtres humains ont besoin de donner un sens et une cohérence à leur vie, pour pouvoir transformer les événements de vie en une histoire. Une histoire singulière et collective. Les humains ont besoin de partager une expérience sensible par le récit et par la parole, qui est d’ailleurs au fondement même de la démocratie. Démocratie qui se trouve menacée, tout simplement parce que le récit et la parole, cela demande du temps. Nous ne sommes plus dans une société de la parole, nous sommes dans une société de l’information. Et l’information n’a rien à voir avec la parole. Comme le dit le philosophe Walter Benjamin : « L’information n’a de valeur qu’au moment où elle émerge. »

Le temps, c’est de l’argent

Le récit et la parole, cela demande du temps. Or, nous sommes dans un univers où ce qui compte, c’est justement le gain de temps. Jean-François Léotard disait : « Dans un univers où le succès est de gagner du temps, penser n’a qu’un défaut, mais incorrigible, c’est d’en faire perdre. » Aujourd’hui, tout est mis en place dans l’organisation de nos métiers, de nos pratiques et de nos existences, pour ne pas perdre de temps. On va donc faire l’économie de l’exigence de penser.

Nous sommes sans le savoir face à des formes de censure très insidieuses mais très brutales : « le techno-fascisme ». De nouvelles formes de censure sociale, pour civiliser les mœurs et coloniser les esprits, réduisent le temps de la parole et le temps du récit à une logique qui est essentiellement une logique comptable, procédurale et informative. La nouvelle langue technique constitue finalement le Cheval de Troie d’une « religion du marché », comme le disait Pier Paolo Pasolini, rythmée par les nouvelles normes sociales que sont les évaluations. Ces fameuses nouvelles évaluations qui sont uniquement quantitatives, procédurales, formelles, et qui participent à une financiarisation généralisée de l’ensemble de nos activités sociales et culturelles. Et à la fabrique de nouvelles formes de subjectivité.

Nous sommes face à une révolution anthropologique qui priorise l’information sur la parole, qui confine la notion de pensée et de raison à sa forme la plus technique, c’est-à-dire instrumentale et fonctionnelle. Ce qui convient parfaitement à notre société de la consommation, de la marchandisation et du spectacle. « Le spectacle, c’est le lieu où la marchandise se contemple elle-même. », disait Guy Debord. Les nouvelles évaluations, ce que j’appelle la néo-évaluation, visent à ce que nous transformions l’ensemble de nos activités en marchandises et, pour les rendre visibles, en spectacle. Ce qui nous amène à une nouvelle forme de totalitarisme.

Ce techno-fascisme n’est pas incompatible avec des libertés formelles, ni avec un hédonisme de masse. Il n’est pas incompatible non plus avec un individualisme de masse. Ce qui m’évoque la mise en garde de la philosophe Hannah Arendt lorsqu’elle dit : « La liberté requiert la présence d’autrui. » Elle affirme ainsi que même le tyran n’est pas libre dans la mesure où il n’a pas de semblable, où il n’y a pas d’autrui pour assurer sa reconnaissance. Cette reconnaissance symbolique, cette reconnaissance par autrui, suppose justement un temps de culture, d’échanges. Un temps de parole.

Un monde sans esprit

Notre monde traverse une crise. Comme le disait Gramsci : « La crise, c’est quand le vieux monde tarde à mourir et que le nouveau monde tarde à naître. Dans ce clair-obscur naissent les monstres. » Les monstres d’aujourd’hui, nous les connaissons, ce sont les terrorismes : c’est Daech, Al-Qaïda, ce sont aussi les montées de l’extrême-droite et la résurgence des nationalismes et des populismes...

Il est question d’un monde sans spiritualité, à travers cette phrase de Marx : « La misère religieuse est d’une part l’expression de la misère réelle et d’autre part la protestation contre la misère réelle.

La religion est le soupir de la créa-ture accablée par le malheur, l’âme d’un monde sans cœur, de même qu’elle est l’esprit d’un monde sans esprit. C’est l’opium du peuple. » La postérité n’a retenu que « l’opium du peuple », ce qui est sans intérêt, alors que l’important est : « l’esprit d’un monde sans esprit ». Car cette crise que nous traversons n’est pas sans rapport avec la manière dont nous concevons le vivre-ensemble et la manière dont nous appréhendons ce que nous appelons la culture.

La culture, c’est ce qui se trouve du côté du sacré, pour parler comme Walter Benjamin, du côté du recueillement. Ce n’est pas le divertissement, le spectacle ou la distraction. La culture, ce n’est pas fait pour vous faire oublier les conditions tragiques de votre existence. La culture, au contraire, doit faire mémoire pour, d’une certaine manière, assurer la concordance des temps du passé, du présent et du futur. Je pense qu’il y a une corrélation entre les terrorismes ou les nihilismes que nous connaissons actuellement et la manière même dont nous vivons et dont nos démocraties libérales transforment la pensée en raison calculatrice, instrumentale et fonctionnelle.

Cela nous amène à réfléchir à la liberté, qui est une notion essentielle de la militance. Il ne s’agit pas d’une liberté purement privée, puisque la liberté privée est une liberté « privée de devoir apparaître dans l’espace public ». La liberté requiert la présence d’autrui et, sans cet espace symbolique et matériel entre les humains, il y a ce que Arendt appelle « la désolation, l’esseulement, le désert », c’est-à-dire la disparition du champ spécifique du politique. Aujourd’hui, le politique a déserté. L’espace politique est remplacé par une pure et simple administration technico-financière des populations.

D’une certaine manière, les nationalismes et les populismes, ce que j’appelle les théo-fascismes que nous voyons apparaître, constituent des formes de révolutions. Cela peut surprendre, que des idéologies théologico-politiques, obscurantistes, sanglantes, criminelles, soient qualifiées de révolutionnaires. Et pourtant, elles sont révolutionnaires, mais au sens de contre-révolutionnaires : il s’agit d’une révolution obscurantiste, comme les fascismes et le nazisme ont pu constituer des révolutions au moment où il y avait une crise des démocraties libérales.

Nous avons vidé le monde, nous l’avons laissé aller dans une désolation où la culture n’a plus la place essentielle. Les « humanités » n’ont plus la place essentielle dans la formation de l’esprit critique des citoyens. Je pense souvent à une citation d’un économiste, John Keynes : « Nous serions capable d’éteindre le soleil et les étoiles parce qu’ils ne nous rapportent pas des dividendes. » Nous risquons de vivre dans un monde sans soleil, sans étoiles, sans luminosité, tout simplement parce que nous ne sommes préoccupés que par la rentabilité, la productivité et le profit.

Toute réponse sera technique

Notre monde ne manque pas pour autant de profusion technique, au contraire ! Le philosophe Walter Benjamin disait : « Une toute nouvelle pauvreté s’est abattue sur les hommes avec ce déploiement monstrueux de la technique. Et l’envers de cette pauvreté, c’est la richesse oppressante d’idées qui filtrent chez les gens. Que vaut en effet tout ce patrimoine culturel s’il n’est pas lié pour nous justement à l’expérience ? Cette pauvreté d’expérience ne concerne pas seulement nos expériences privées, mais aussi celle de l’humanité en général. Et c’est en cela une forme nouvelle de barbarie. »

Face à tous nos problèmes aujourd’hui, la solution sera technique. La post-modernité résout les problèmes psychologiques, sociaux, politiques ou anthropologiques, par des solutions techniques. Les mesures sécuritaires en cours actuellement en France et en Belgique sont typiquement une réponse d’ordre technique. Je ne dis pas qu’il faut ou qu’il ne faut pas plus de sécurité, mais il s’agit d’une réponse palliative, dans le même sens que dans « soins palliatifs », c’est-à-dire d’accompagnement du mourant. Ces réponses sont palliatives dans la mesure où elles viennent en lieu et place du lien social qui constituait justement le sentiment de sécurité et qui ne peut reposer que sur la confiance dans le rapport à l’autre. La technique remplace ainsi le lien social.

« Ce n’est pas la technique encore une fois qui nous asservit », comme le disait Jacques Ellul, grand philosophe de la technique, « c’est le sacré transféré à la technique. » Il ne s’agit pas seulement de technique matérielle, mais aussi de techniques immatérielles, aux effets pourtant bien réels que sont les protocoles d’évaluation, les logiques algorithmiques ou les procédures formelles du droit. Actuellement, toute réponse à un problème sera essentiellement technico-financière.

Nous vivons dans un monde sans esprit, dans un monde désenchanté, en voie de désacralisation, qui conduit à la prolétarisation généralisée de nos existences. Il ne s’agit évidemment pas d’injecter dans le monde une espèce de spiritualité qui reposerait sur le fond de commerce des religions. Il ne s’agit pas même d’impliquer la religion. C’est la culture, c’est l’art, ce sont ces religions laïques qui peuvent redonner au monde la lumière et le soleil que la vision purement néolibérale a obscurci. La prolétarisation généralisée des existences est produite aujourd’hui par une manière de civiliser, mais aussi par une manière d’éduquer, selon les compétences par exemple, ce qui est tout à fait abominable.

La fabrique des servitudes volontaires

Notre monde perd son épaisseur psychologique, morale, éthique, politique. Nous vivons une crise de confiance en nos démocraties, une crise de civilisation des mœurs, qui se déduit de la crise d’une hégémonie culturelle : celle du néo-libéralisme, dont les nouvelles formes sociales de l’évaluation ne sont que les cérémonies et les rituels. Ces évaluations, qui contrôlent et normalisent les comportements des citoyens et des peuples, sont les rites de cette religion du marché qui tend à financiariser l’ensemble des activités humaines et à faire que l’homme n’a pas d’autre valeur que le prix de l’objet qu’il peut produire ou le profit qu’il peut occasionner. Cette néo-évaluation est une fabrique de servitude volontaire, mettant en place des dispositifs de soumission sociale librement consentie, conduisant à transformer complètement notre vie.

Le système technicien est le truchement par lequel va s’exprimer cette manière de penser le monde. Car il s’agit d’une vision du monde, ni plus ni moins, qui va produire un taylorisme généralisé des métiers, segmentés et fragmentés en tâches à accomplir, avec des décideurs clivés des exécutants. Les décideurs étant les experts, bien sûr.

On nous confisque la possibilité de penser et d’œuvrer. J’en réfère ici à la définition du prolétaire donnée par Marx, qui explique que l’artisan devient un prolétaire, pas simplement eu égard à sa misère matérielle, issue de l’urbanisation ou de l’industrialisation, mais parce que son savoir, son savoir-faire et son savoir-être se trouvent confisqués par la machine. Tout se passe comme si le lieu de la décision passait de l’être, de l’ouvrier, vers le mode d’emploi de la machine, qui prescrit des comportements de plus en plus rationalisés, fragmentés, organisés, mais dans une parfaite aliénation de l’individu qui les accomplit, au processus même qui les produit. C’est cela, le vrai sens de la prolétarisation.

Simone Veil dit cette phrase absolument terrible : « On se résigne à nourrir les hommes, parce qu’ils servent des machines. » Tout se passe comme si l’humain n’était que le prolongement de l’instrument, le prolongement de la machine. Il se trouve dépossédé de son être même, de son humanité. C’est la raison pour laquelle il y a un mépris des humanités, de la culture, de la pensée : on n’a pas besoin de pensée et de culture pour être dans un système tayloriste.

Ce phénomène est à l’œuvre aujourd’hui à grande échelle, puisque la manière dont vous œuvrez sur vos scènes professionnelles constitue les habitus que vous contextualisez ensuite dans vos relations sociales, familiales, amicales, amoureuses. C’est pour cela que le travail est un enjeu politique essentiel.

La prolétarisation ne concerne pas uniquement les ouvriers et les employés, qui représentent actuellement en France 7 à 10 % de la population. Elle concerne aussi les paysans par exemple, parce que leurs savoirs, savoir-faire et savoir-être se trouvent confisqués par les exigences des industries agro-alimentaires, qui prescrivent ce qu’ils doivent semer, ce qu’ils doivent faire, pourquoi, comment... Il y a là une confiscation et une aliénation majeures. La prolétarisation concerne aussi les classes moyennes, le médecin, le psychologue, le travailleur social, le magistrat, l’enseignant, le chercheur, le journaliste, l’acteur culturel... car la dimension artisanale et artistique de leur métier se trouve confisquée par ces machines, immatérielles mais aux effets bien réels, que sont les règles de bonne pratique, les protocoles d’évaluation ou les logiciels.

La technique, ce ne sont pas simplement des moyens. La technique, ce sont aussi des décisions prises à l’avance, que vous allez exécuter, mais qui ont déjà été prises pour vous par d’autres. C’est ce gouvernement par la technique qui représente le plus grand danger pour la substance démocratique profonde : il n’est plus nécessaire d’avoir à penser, il n’est plus nécessaire de se fier à sa raison critique, ni à sa loi morale, la technique suffit. Elle vous met sous surveillance. Elle contrôle vos comportements. Par exemple, à la promesse sociale de libération et d’émancipation que portait le message des Lumières, à « cette liberté de s’auto-discipliner » comme disait Jaurès, succède aujourd’hui la nécessité de se soumettre aux impératifs et aux prescriptions des machines, avec une vision du monde qui est l’économisme.

Le système sera au milieu de tout

Je vous livre une citation du Pape François, absolument étonnante, sur le capitalisme : « On ne peut pas dire, ce n’est pas vrai et ce n’est pas juste, que l’Islam soit terroriste. Le terrorisme est partout. Le terrorisme grandit lorsqu’il n’y a pas d’autre option. Et au centre de l’économie mondiale, il y a le dieu « argent » et non la personne, l’homme et la femme. Voilà le premier terrorisme : ce terrorisme de base, contre toute humanité. Nous devons y réfléchir. » Cette phrase est extrêmement forte. Elle illustre que nous n’avons pas fait suffisamment attention à ce texte fondamental de Taylor, qui est quasiment la charte anthropologique de l’organisation de nos sociétés : « L’organisation scientifique du travail ».

Nous n’avons pas suffisamment mesuré les effets de cette idée fondamentale : le clivage entre les exécutants et les décideurs. Ou l’importance des études quantitatives, numériques, très précises, qui vont prescrire les actes les plus optimum à accomplir, afin de quadrupler le rendement individuel, quand Taylor dit : « Avant l’homme était au milieu du système. Maintenant ce sera l’inverse, ce sera le système qui sera au milieu de tout. »

C’est ce qui est en train de se produire, dans l’ensemble des métiers, avec pour conséquence qu’il n’y a pas ou plus de place ni pour la culture, ni pour la pensée. Taylor explique que cette manière d’organiser « scientifiquement » le travail « permet d’éviter la flânerie naturelle de l’ouvrier, en particulier cette flânerie qui lui fait ralentir la cadence, pour que ses compagnons ne soient pas mis à la porte de l’atelier. » (Je mets les guillemets à « scientifiquement », car ceci n’est pas de la science, mais de la pseudo-science. Les évaluations quantitatives, c’est du pipeau, c’est bidon : ce n’est pas parce qu’il y a des chiffres que c’est scientifique. Les chiffres au contraire cachent la vérité et l’exactitude.)

Il s’agit de mettre en place des formes d’évaluation individualisante, venant dès lors casser la solidarité sociale, la solidarité entre les ouvriers. Cette organisation scientifique du travail, qui a essaimé dans l’ensemble de nos métiers, a également irrigué l’ensemble de nos existences et a transformé notre manière de penser le monde, de nous penser nous-mêmes et de penser notre rapport à l’autre. C’est là un enjeu majeur qui nous et vous concerne, vous qui travaillez dans l’éducation et dans la culture. Cela nous concerne dans l’idée de prendre soin. « Soin », cela veut dire étymologiquement « la sollicitude », c’est « se soucier de ». En particulier, c’est se soucier de l’autre dans sa vulnérabilité : le fondement de la dignité de l’espèce humaine. Comme le dit Pic de la Mirandole : « L’homme n’est pas appareillé à la naissance pour survivre et pour vivre dans son environnement. » L’être humain a besoin de ce que Freud va appeler « l’autre secourable » de l’autre qui, finalement, va pourvoir à ses besoins fondamentaux, le temps d’une longue enfance, le temps exigé par la néoténie de l’espèce humaine. L’autre va le prendre en charge, s’en occuper. Et il va bien sûr, en même temps, lui apprendre la culture.

Cette vulnérabilité de l’être humain est aujourd’hui méprisée par une société dont les valeurs essentielles sont la compétitivité, la rapidité, la force, la rentabilité, la performance, qui vont amener une chosification de l’humain. Simone Veil a dit : « La force, c’est ce qui fait de quiconque lui est soumis une chose. Quand elle s’exerce jusqu’au bout, elle fait de l’autre une chose au sens le plus littéral, elle en fait un cadavre. » Nous vivons actuellement dans un éloge de la force, de la chosification et de la marchandisation de l’humain, c’est-à-dire de la cadavérisation de l’existence.
Nous, par l’éducation, par le soin et par la culture, sommes bien entendu aux antipodes de cette manière de concevoir le sujet humain. Dans la tradition occidentale, l’acte de gouverner les hommes est inséparable de l’éducation, du soin, d’une culture dont le mode de dévoilement est essentiel. Le gouvernement des autres doit être consubstantiel, indissociable, de la manière dont on se gouverne soi-même. Il n’y a pas de politique sans initiation à une certaine ascèse, une certaine transformation du sujet humain. Ce sont l’éducation, la culture, le soin, qui apprennent aux êtres humains la manière de se gouverner eux-mêmes.

Quand le soin et l’éducation se réduisent à la machine

J’évoquerai une expérience relatée dans le journal Le Monde du 2 août 2014, qui me paraît symptomatique de la manière dont on conçoit aujourd’hui l’éducation et le soin, à travers la manière surtout dont on les met sous curatelle technicienne. Il s’agit d’une expérience pilote, conduite à Londres (mais cela existe aussi en Europe du Nord ou aux États-Unis), à la suite d’une loi de 2012 visant les personnes arrêtées en état d’ébriété : des personnes qui sont dans des mini-troubles sociaux (altercations, injures, bagarres, etc.) et qui sortent des tribunaux avec des amendes ou des peines d’emprisonnement. Avec cette nouvelle loi, on leur propose en lieu et place de ces peines de porter à la cheville un bracelet électronique, qui va mesurer toutes les trente minutes leur taux d’alcoolémie à partir de l’analyse de la transpiration, de leur sueur. À la moindre injection d’alcool, à la moindre pinte de bière, la machine lance une alerte qui, en cas de récidive, risque d’envoyer l’individu en prison. Ce qui est interpellant, c’est d’analyser la déclaration de l’ex-maire de Londres, Boris Johnson (aujourd’hui ministre) : « Ce projet ne s’adresse pas aux alcooliques les plus sérieux, ceux qui sont connus de la police. On vise les gens qui exagèrent un peu trop un vendredi soir ou un samedi soir et qui se retrouvent dans des délits liés à l’alcool, par exemple des bagarres. Plutôt que de les emprisonner, on peut les aider, avec cet appareil. Je crois que c’est moins cher et plus efficace. »

« On peut les aider » : voilà qui est intéressant et qui révèle que la forme du souci de l’autre, que ce soit dans l’éducation ou le soin, est en train de se résumer à la machine. Plus besoin de raison critique, plus besoin de lois morales, puisque votre surmoi portatif est vissé à votre cheville ! Il va tracer, modeler, corriger et normaliser vos conduites. Le soin et l’éducation se réduisent ainsi à la machine. C’est la raison pour laquelle, dans vingt ans, il est fort probable que certains métiers n’existeront plus.

Boris Johnson évoque aussi l’aspect « moins cher et plus efficace »... et il n’y a pas à en discuter : c’est un fait. Les deux mamelles du néo-libéralisme sont le coût et l’efficacité. L’efficacité est une notion fondamentale du langage machinique du néo-libéralisme. Comme disait Lacan : « Le désir du maître, c’est que cela fonctionne. » Et la machine, ça fonctionne. La plupart des dispositifs de diagnostic en psychiatrie ne sont rien d’autre que des spectres algorithmiques, des machines visant à engranger un maximum de données pour produire un diagnostic. Diagnostic qui ne sert pas à grand-chose, sauf à prescrire des médicaments. Le bracelet électronique dont il est question ici n’est pas fait uniquement pour des gens qui picolent un peu et qui se trouvent pris dans des troubles sociaux. Cet appareil est conçu pour des gens ordinaires : il est le dispositif emblématique d’une nouvelle fabrique de lien social. Le recours à ce type d’appareil tend d’ailleurs à se généraliser : seniors en cavale des maisons de retraite, bambins fugueurs des crèches, professionnels tracés pour leur propre sécurité, déviants religieux ou politiques qui menaceraient la paix civile... Et pourquoi pas demain des conjoints repentis de leur adultère ?

On est entré dans cette manière technique de fabriquer du lien social et la question doit se poser : est-ce compatible avec le soin ? Avec l’éducation ? Avec la culture ? Avec la démocratie ? Il ne s’agit pas seulement d’appareils et de procédés techniques, il s’agit de manière de gouverner et d’éduquer. Il s’agit de manière de soigner et de vivre.

En France, Orange et Harmonie Mutuelle (c’est-à-dire un grand réseau de communication et la première mutuelle de santé française) ont signé un partenariat d’innovation qui les engage dans de nouveaux projets de santé, en particulier pour sortir les personnes de leur isolement. Il existe donc une « live-intercom », qui consiste en différents capteurs chargés de détecter les chutes ou les malaises des personnes isolées, qui vont rester isolées. Elles sont sans relations humaines, mais elles sont connectées : « seules ensemble. » On n’est plus en relation, on est connecté. Je me connecte, tu te connectes, donc nous sommes. Autre exemple, l’assureur italien Generali a proposé à ses assurés de transmettre leurs données bionumériques : combien de pas ils font dans la journée, est-ce qu’ils mangent bio, combien de fois ils consultent un médecin par an, etc. Un profil bionumérique est établi, avec une modulation des primes d’assurances en fonction du traitement des données.

Nous arrivons dans un mode de civilisation très proche de ce que Hannah Arendt décrivait du côté de « la désaffiliation », de la disparition de l’espace politique, d’où sont nés les fascismes que nous avons connus et ceux que nous aurons à connaître. C’est l’obsolescence programmée de l’humain. Comme l’expliquait le prix Nobel d’économie, l’un des pères du néo-libéralisme, Gary Becker, dans « Le capital humain » : on va considérer que l’humain est un capital, un stock de ressources. On parle d’ailleurs « des ressources humaines » : on va apprendre aux travailleurs la gestion de leurs émotions, diverses habiletés sociales et compétences cognitives et viser la performance et la compétitivité. Beaucoup de ces termes, comme performance ou handicap, sont d’ailleurs issus du langage de turf, c’est-à-dire des termes employés dans le cadre des courses de chevaux. C’est évocateur.

On se trouve face à une rationalisation instrumentale des conduites de vie, qui contient en elle-même sa propre pathologie, favorisant une espèce de rationalisme économique morbide et qui, finalement, va inciter au cynisme, au pragmatisme, à l’opportunisme, à l’imposture et à « l’indifférence entre les humains ». Comme le disait le grand sociologue au début du 20e siècle, Georg Simmel : « L’indifférence n’est qu’une forme mineure de haine. » Cette manière de fonctionner, avec des machines, des logiciels, de la technique, fait l’impasse sur le souci d’éduquer, de soigner, de cultiver, d’accroître d’une certaine manière l’humanité de l’homme.

Une surveillance à vie... de la vie

Un dernier exemple, bien connu pour celles et ceux qui travaillent en psychiatrie, est celui de la psychiatrie actuarielle, qui permet grâce à des algorithmes de déterminer, non pas le degré de dangerosité, mais les comportements jugés indésirables. (On n’aime pas parler de dangerosité de nos jours, ce n’est pas politiquement correct : on va plutôt parler de « risques de récidive ».) On passe les données en traitement algorithmique et cela produit des degrés de probabilité de voir réapparaître des comportements indésirables. Ce qui est intéressant, c’est que l’on commence à constater, notamment aux États-Unis, que cette prédiction du risque de récidive ne fonctionne absolument pas ! Un juge d’un comté de Californie a expliqué qu’avec ce type de critères, la méthodologie est absolument biaisée.

En effet, le propre de l’ordinateur, c’est qu’il est merveilleux en termes de calcul parce qu’il repose sur une syntaxe formelle ; par contre, il ne s’occupe pas du sens, il évacue la signification. Ce juge explique par exemple qu’un homme qui violente un enfant tous les jours pendant un an obtiendra un score de risque de récidive faible... s’il a un travail. Alors qu’un homme arrêté pour voies de fait sur la place publique aura un risque élevé parce qu’il est sans domicile fixe. « Les facteurs de risques ne vous disent pas si une personne doit aller en prison, ils vous disent surtout quels sont les bons critères fixés pour une mise à l’épreuve. »

Cette manière de se reposer sur des logiciels prédictifs, pour évaluer votre travail, l’éducation, le soin, ou pour évaluer la recherche et le journalisme, aboutit à fabriquer une humanité formelle, où la valeur n’est rien d’autre que la quantité. « Tout se passe comme si la qualité », dit Canguilhem, « était une propriété émergente de la quantité. »

Pour en terminer avec mon exemple de Londres, ce qui est intéressant, c’est de savoir si, effectivement, le bracelet électronique est efficace. Aux États-Unis, où vous savez qu’on est « en avance » pour un tas de choses, on s’est aperçu que, lorsque les gens portent le bracelet électronique, moins de 5 % ont tendance à récidiver. Par contre, quand on leur enlève le bracelet, la moyenne des récidives rejoint la moyenne générale. Cela signifie que, dans cette nouvelle civilisation des mœurs qui passe par cette logique technico-financière, on est en train de fabriquer des surveillances... à vie ! De même que des normalisations à vie et des corrections de comportement à vie... Parce que, dans le fond, on ne se demande pas pourquoi cet homme boit un peu trop ou pourquoi il a un peu déconné le vendredi soir. Quelles significations ont ces symptômes, tout le monde s’en fout. Est-ce que ça a une signification dans sa vie, dans son histoire, dans sa culture ? Une signification sociologique par rapport au milieu dans lequel il vit ? On s’en fout éperdument. La seule chose qui compte, c’est qu’il fonctionne, c’est-à-dire que son comportement soit dans la norme. Avec bien sûr quelques marges, parce qu’il faut bien libérer un peu les gens, mais des marges qui sont déterminées et fixées.

Nous vivons dans un quadrillage normatif extrêmement important, une « densification normative » comme le dit Catherine Thibierge, qui vient quasiment remplacer la loi. La loi, c’est ce qui fait normalement la bi-partition entre ce qui est permis et ce qui est défendu. Aujourd’hui, c’est la norme qui vous dit comment vous devez vous comporter : les lois ne sont plus des lois, ce sont des normes, des circulaires de service, qui vous prescrivent vos actes et vos comportements.

Comment en sortir ?

L’essentiel, au-delà des constats, est d’envisager des pistes d’action. Tout d’abord, il est important de restituer à l’ensemble de nos existences et à l’ensemble de nos pratiques professionnelles ce que j’appelle, avec Charles Silvestre et Bernard Lubat dans notre livre « Manifeste des ouvriers », une « dimension oeuvrière ». Puisque le taylorisme généralisé a confisqué notre savoir-faire, notre savoir-être et notre savoir par le truchement de la technique et de la quantification, il faut remettre dans nos pratiques une dimension d’œuvre. Il nous faut pouvoir redonner une dimension artisanale à ce que l’on fait : une dimension d’art.

L’art ne se réduit ni aux œuvres, ni aux objets. Léon Tolstoï, dans ses ouvrages sur la théorie de l’art, montre bien que, d’une certaine manière, l’art est ce qui relie les hommes entre eux.

C’est aussi ce qui se trouve à la même place que les religions. Vous connaîtrez les résurgences des religions, et des religions parfois les plus violentes, si vous ne permettez pas que dans l’œuvre, dans le travail que vous faites, quelque chose apparaisse qui ait une dimension, belle, agréable, bien faite et qui relie les hommes entre eux. Cette restitution de la dimension artistique ne concerne pas que les objets, que les œuvres, elle concerne le travail et, bien sûr, elle concerne l’existence.

Cela ne veut pas dire que l’on doive se passer de la technique. Mais il faut que la technique nous serve et pas que nous soyons asservis par elle. Cela ne veut pas dire non plus que nous devons nous passer des chiffres. Mais les chiffres doivent être là pour nous permettre de parler et pas pour nous faire taire. Il faut donc que nous puissions, au sein même de nos métiers, avoir du temps : pour se parler, pour partager, pour réfléchir... Or, l’organisation du travail, telle qu’elle se présente actuellement, propose l’extermination même d’un temps de partage et d’un temps de parole.
Je terminerai par une citation de Michel Foucault, faite en 1983 à Berkeley (Université de Californie) en réponse à des questions des étu-diants : « Ce qui m’étonne, c’est le fait que dans notre société, l’art est devenu quelque chose qui n’est en rapport qu’avec les objets. Et non pas avec les individus ou avec la vie. Et aussi que l’art est un domaine spécialisé, fait par des experts qui sont des artistes. Mais la vie de tout individu ne pourrait-elle pas être une œuvre d’art ? Pourquoi une lampe ou une maison sont-ils des objets d’art et non pas notre vie ? »

La culture, c’est politique. Ce ne sont pas les œuvres, ce n’est pas la littérature qui représentent la culture. C’est la manière de s’adresser les uns aux autres, c’est la manière dont on soigne le langage...

La culture, c’est la manière de vivre.

Roland Gori,
Psychanalyste et professeur émérite de psychologie et de psychopathologie clinique à l’université Aix-Marseille, France