La révolution numérique que les médias prédisaient dans les années 1980 a donc bien eu lieu et avec une ampleur que nous ne soupçonnions pas. On nous promettait un monde acquis au progrès, des facilités de communication, une planète à l’échelle d’un village, une médecine qui aurait recours à la chirurgie à distance... La plupart de ces prophéties se sont réalisées. Nous pouvons aujourd’hui converser en regardant dans les yeux une connaissance qui se trouve à l’autre bout du globe, téléphoner de presque n’importe où, être aidé-e-s pour trouver notre chemin, trouver une foule d’informations directement accessibles, apprendre à faire plein de choses grâce aux tutoriels, acheter un objet fabriqué sur un autre continent et le faire déposer devant notre porte… Il n’y a pas de doute, ces dernières décennies, les nouvelles technologies ont apporté de nombreux avantages au quotidien pour notre confort de vie, mais également dans des domaines aussi divers que la médecine, les sciences, les loisirs ou l’information.

Aussi bénéfiques qu’elles paraissent, les avancées numériques sont-elles pour autant toutes bienfaisantes pour l’humanité ? Altruistes, désintéressées ? Éthiques ? À travers cet article, nous vous proposons d’explorer la face sombre de certaines technologies, plateformes ou applications, qui peuvent impacter considérablement nos modes de vie et de pensée, le plus souvent à notre insu. Un article ni technophobe, ni complotiste…

Des chiffres qui donnent le tournis
Pour pleinement saisir les enjeux (économiques, sociaux, culturels, politiques, écologiques...) que représentent les réseaux sociaux, moteurs de recherche et applications propriétaires1, penchons-nous sur quelques statistiques2.

En cette année 2023 :
5,16 milliards de personnes utilisent Internet, soit 65% de la population mondiale
5,44 milliards de personnes possèdent un smartphone, soit 68 % de la population mondiale
59% de la population mondiale utilise les réseaux sociaux
en moyenne, la population mondiale consomme 15 GB de données mobiles par mois
3 milliards de personnes utilisent Facebook chaque mois
Google est le moteur de recherche le plus utilisé dans le monde, avec 92,2 % de parts de marché, tandis que Google Chrome est le navigateur web le plus utilisé, avec 65,8 % de parts de marché
255 milliards d’applications ont été téléchargées en 2022 (+11 %) et 167,1 milliards de dollars ont été dépensés sur les applications et en achats in-app3
6h37, c’est le temps moyen que passe une personne par jour sur Internet dans le monde (dont 38% sur les réseaux sociaux)
1 journée, c’est le temps moyen passé par mois et par personne sur YouTube
65% des jeunes entre 10 et 14 ans ont un compte sur au moins un réseau social
48% des 18-34 ans se rendent sur les réseaux sociaux dès leur réveil (premier geste du matin)
42% des adolescent-e-s pensent qu’ils-elles seraient dévasté-e-s s’ils-elles devaient se passer des réseaux plusieurs jours de suite
60% des 10-14 ans regardent seul-e-s des vidéos sur des plateformes en ligne.

Ces chiffres, qui peuvent donner l’impression d’un « numérique mondial pour toutes et tous », ne doivent pas masquer la réalité de clivages culturels et socio-économiques majeurs. Ainsi, l’expression de « fracture numérique » est souvent utilisée, dans les médias, dans les analyses et recherches, pour désigner les inégalités qui existent dans une population donnée face aux technologies de l’information et de la communication (TIC), que ce soit vis-à-vis de leur accès ou de leur usage. Les représentations qui se dégagent chez la plupart des gens de cette image de « fracture » sont qu’il y aurait d’un côté ceux et celles (la majeure partie de la population) qui s’en sortent plutôt pas mal et de l’autre côté, une minorité qui peine à s’y retrouver, les personnes âgées principalement. La réalité est beaucoup plus complexe que cela : le baromètre de l’inclusion numérique publié en 2022 par la Fondation Roi Baudouin4 indique que pratiquement 1 Belge sur 2 est en situation de vulnérabilité numérique, que cela soit au niveau des compétences attendues ou de l’accessibilité.

« La digitalisation de la société n’a pas entraîné une amélioration généralisée des compétences numériques : 46% des personnes âgées de 16 à 74 ans sont en situation de vulnérabilité numérique, dont 39% estiment avoir de trop faibles compétences (contre 32% en 2019). (…) L’augmentation du niveau de vulnérabilité numérique s’explique entre autres par le fait que, d’une part, le niveau de compétences numériques des personnes a tendance à évoluer lentement et, d’autre part, il est nécessaire qu’elles les mettent constamment à jour et qu’elles en acquièrent de nouvelles. »5 - Fondation Roi Baudouin.

Les nouvelles technologies deviennent aussi un marqueur social : la course au nouveau modèle de smartphone, à la dernière version d’un jeu vidéo, aux nouvelles fonctionnalités sur une application, mais aussi à la dernière mise à jour d’un programme propriétaire… creuse l’écart entre les riches et les pauvres, entre les « branché-e-s » et les autres. Le numérique devient source d’exclusion quand on ne peut pas suivre le rythme de son obsolescence programmée6 ou que les appareils deviennent des objets de luxe.

« 17% des internautes ne disposent que d’un smartphone pour se connecter à internet. Ces utilisateurs n’ont donc pas accès à des outils informatiques plus sophistiqués permettant, par exemple, de créer un CV ou d’effectuer des démarches administratives en ligne. 68% des internautes possèdent désormais un ordinateur portable, soit une augmentation de 15% par rapport à 2019. Mais ce sont surtout les utilisateurs les plus aisés financièrement qui ont acquis des ordinateurs portables pendant la crise sanitaire, contre une hausse de 4% seulement chez les ménages à faibles revenus.  » - Fondation Roi Baudouin.

Ces constats sont d’autant plus interpellants quand on les compare à l’augmentation, entre 2019 et 2021, de l’utilisation des services numériques essentiels : dans l’e-banking (+2%), l’e-santé (+11%), l’e-commerce (+11%) ou encore l’e-administration (+14%). La numérisation galopante des services publics fait courir le risque, bien réel, d’un accès à l’information et à la sécurité sociale à deux vitesses. Sur le terrain, le recours de plus en plus systématique au numérique fait peser sur les acteurs-actrices de l’associatif et du social tout le poids des démarches de citoyen-ne-s complètement perdu-e-s, inondant les services d’aide de prises de rendez-vous à la maison communale ou à l’hôpital, de démarches bancaires, d’ouvertures de compte mails… La fermeture des guichets, la digitalisation des services téléphoniques et la diminution des contacts humains qui en résulte, entraîne toute une partie de la population, qui était auparavant administrativement autonome malgré les difficultés (on pense aux personnes âgées, mais aussi aux personnes mal-voyantes, analphabètes, dyslexiques, primo-arrivantes, déscolarisées, précarisées, handicapées mentales, sans domicile fixe, en situation irrégulière…ou simplement technophobes) à devenir subordonnée de l’aide que peuvent leur apporter leurs proches ou les services sociaux.

Cachez cette publicité que je ne saurais voir7
Au regard des statistiques qui précèdent, on peut aisément comprendre pourquoi l’outil numérique tel qu’il s’est développé via les réseaux sociaux et les applications propriétaires soit tellement orienté vers le marketing et la publicité. Avec diverses stratégies… De nos jours, la plupart des gens sont en effet capables de poser un regard critique sur la publicité « classique » (panneaux publicitaires dans les rues ou les abribus, pubs dans nos journaux et magazines, spots radio ou télévisés)… ce qui ne signifie pas qu’ils n’y succombent pas de temps en temps ! Et si l’on peut dénoncer, à juste titre, la place grandissante que la publicité occupe dans l’espace public ou dans les médias audiovisuels, il faut admettre qu’à la radio, à la télé ou dans les magazines, ce que l’on appelait il n’y a pas si longtemps « la réclame » joue plutôt franc-jeu : elle est facilement reconnaissable, encadrée par un jingle ou par une mention « ceci est un message publicitaire ».

La chose est moins vraie pour la diffusion des « annonces à caractère publicitaire » sur les réseaux sociaux ou les sites web, qui s’invitent dans toutes nos recherches et notre scroll8 sans qu’on puisse toujours les identifier. Ainsi, en consultant votre fil d’actualité sur votre réseau social, vous verrez défiler tout un tas de vidéos vantant divers produits, à acheter le plus souvent en ligne et qui – en plus - sont susceptibles de vous intéresser ! Intégrées parmi les posts de vos ami-e-s, leur format est bien pensé : des personnes « ordinaires », qui pourraient faire partie de votre cercle de connaissances, se filment en train de tester un appareil, un produit de beauté, un vêtement… C’est artisanal, mal cadré ou mal éclairé : cela n’a pas l’air d’être de la pub ! On dirait que ce sont juste « des gens-comme-vous-et-moi » qui ont bien aimé un produit et qui veulent faire profiter les autres (vous, en l’occurrence) de leur trouvaille. Que l’on ne s’y trompe pas, il s’agit bien de démarches commerciales très construites et qui ciblent vos centres d’intérêt. De la même manière, si vous êtes follower d’une célébrité et que vous cliquez régulièrement sur son profil sur les différents réseaux sociaux, il n’est pas toujours évident de pouvoir distinguer quand votre star préférée poste une simple photo destinée à partager un peu de sa vie privée avec ses fans… ou quand elle fait la promotion d’une montre, d’une voiture ou d’un vêtement. Sans parler des influenceurs et influenceuses, qui sont rémunéré-e-s pour tester des produits en direct et en faire la promotion : leur pouvoir d’action est sidérant et est d’ailleurs pris en compte depuis plusieurs années par les agences et les écoles de communication et de marketing.

« L’influenceur, par son exposition médiatique ou son statut, joue un rôle prépondérant dans la politique marketing d’une entreprise ou d’une marque. Il influence les comportements de consommation par son pouvoir de recommandation et sa capacité de persuasion, et véhicule un impact d’authenticité et de confiance auquel les internautes sont sensibles. D’après une étude réalisée par Ipsos en juin 2017, 69% des personnes interrogées consultent les réseaux sociaux au moins une fois par jour, pour une durée moyenne de 2h05. Neuf abonnés sur dix de réseaux sociaux ont découvert un produit ou une marque après avoir vu le post d’un influenceur.  »9

Les habitudes de consommation ont ainsi connu de nombreuses mutations au cours des dernières années. La pub a envahi les espaces numériques comme elle l’avait fait les décennies précédentes avec les chaînes de télévision ou les émissions de radio. À la différence que, sur les réseaux sociaux et dans nos usages d’Internet, la diffusion des messages publicitaires est donc plus insidieuse, mais aussi plus ciblée, puisqu’elle se nourrit de vos clics, de vos likes, voire de vos humeurs... Savez-vous par exemple que, lorsque vous êtes un peu chafouin-ne, que vous n’avez pas trop le moral, votre vitesse de frappe au clavier diminue ? C’est le moment pour les algorithmes de vous proposer une publicité pour des vitamines ou un séjour en thalasso ! Et faites l’expérience d’effectuer une recherche sur le site d’une agence de voyages pour avoir des infos sur un séjour aux sports d’hiver : vous verrez apparaître comme par magie, dans les minutes qui suivent, des publicités pour des gants, des bonnets, de la location de skis… sur les pages de vos réseaux sociaux. L’objectif des algorithmes est de récolter toute information vous concernant, de la traiter à votre insu et de profiter de vos envies ou de vos centres d’intérêt pour créer et matérialiser un besoin, que vous pensez satisfaire ensuite en achetant un produit.

L’impact des algorithmes sur notre libre arbitre
Autre phénomène intéressant à analyser : combien de fois par jour prenez-vous « cinq minutes » pour consulter votre réseau social, lire les dernières notifications ou regarder quelques vidéos de chats marrantes… et constater ensuite qu’une heure complète (voire plus) s’est en réalité écoulée ? Rassurez-vous, cela arrive à tout le monde et il ne s’agit pas d’un manque de volonté de votre part ! Ce sont en effet les conséquences de l’application d’une nouvelle science : la captologie.

« La captologie est l’étude de l’influence de l’informatique et des technologies numériques sur l’attitude et le comportement des individus. Elle explore les liens entre les techniques de persuasion et les nouveaux outils numériques conçus dans le but de changer la façon de penser et les attitudes des utilisateurs. La captologie est largement utilisée pour orienter la conception des grandes plateformes Internet comme Amazon, Facebook, Google, eBay, etc. (…) Le concept de « captologie » a évolué pour décrire et dénoncer plus particulièrement les techniques mises en œuvre dans les outils numériques pour capter sciemment l’attention des utilisateurs jusqu’à les rendre addicts. »10

À la fin des années 1990, B.J Fogg, professeur et chercheur en sciences sociales à l’Université de Stanford, au cœur même de la Silicon Valley, fonde le laboratoire de recherche Persuasive Technology Lab, créant ainsi le concept de « technologie persuasive » ou de « captologie », conçue pour modifier les attitudes ou comportements de ses utilisateurs et utilisatrices.11 En 2006, B.J Fogg va lancer un premier cri d’alerte sur les potentielles dérives de la captologie utilisée à des fins politiques. En 2018, un de ses élèves, Tristan Harris, ex-ingénieur Google, dénonce les usages qu’en font ses anciens employeurs, ainsi que la plupart des grands groupes de la Silicon Valley ! Il va apporter le témoignage12 de l’influence des technologies persuasives dans de nombreuses dimensions de la vie privée, démontrant que l’expérience digitale de chacun-e fait l’objet de toute une économie basée sur la récolte de données, utilisées pour influencer le comportement de l’utilisateur-utilisatrice et en particulier son « engagement », autrement dit sa dépendance à un jeu, un réseau social ou une application.

«  Ces entreprises les réseaux sociaux et les géants du Web sont devenues les acteurs les plus puissants au monde, plus que les États. Nous sommes 2 milliards à être sur Facebook, soit davantage de fidèles qu’en compte le christianisme. 1,5 milliard sur YouTube chaque mois, soit plus de fidèles qu’en compte l’Islam. Et à partir du moment où nous éteignons l’alarme de nos smartphones - que nous consultons en moyenne 150 fois par jour - nos pensées vont être perturbées par des pensées que nous n’avons pas choisies, mais que les entreprises technologiques nous soumettent.  »13 - Tristan Harris.

La publicité oriente nos choix de consommation, mais lorsque le « produit » concerne un parti politique ou un-e candidat-e à une élection, la manière dont les algorithmes peuvent influencer nos décisions devient franchement inquiétante. Trisan Harris poursuit : « Les réseaux sociaux finissent par construire une réalité sociale alternative. Cela pose des problèmes de santé publique, notamment chez les plus jeunes qui sont sans cesse soumis à des images de leurs amis montrés sous leur meilleur jour et ont une vision déformée de la normalité. Cela pose aussi des problèmes de polarisation : les réseaux sociaux ont tendance à mettre en avant les comportements extrêmes, ce qui pose un troisième problème, cette fois-ci démocratique, car cela influence l’opinion. La question relève enfin de l’antitrust : ces entreprises ont un pouvoir inégalable avec toutes les données qu’elles manipulent chaque jour. »

Ainsi, la société britannique Cambridge Analytica14 s’est retrouvée au cœur d’un scandale mondial, soupçonnée d’avoir influencé le processus démocratique en organisant « l’aspiration » des données personnelles de 87 millions de membres de Facebook dans le but de cibler des messages favorables au Brexit au Royaume-Uni et à l’élection de Donald Trump aux États-Unis en 2016. Cette affaire a provoqué la faillite de la société, dont le directeur a été condamné à sept ans d’interdiction de diriger une entreprise pour cause de « comportement dépourvu d’éthique ». Cela fait écho à une expérience réalisée par Facebook en 2014, pour les élections de mi-mandat aux États-Unis. Il ne s’agissait pas ici d’influencer un vote, mais de pousser davantage d’électeurs et d’électrices à se rendre aux urnes, par des messages spécifiques et un bouton « J’ai voté » ajouté sur les profils. Dans les zones tests, plus de 350 000 personnes supplémentaires s’étaient présentées dans les bureaux de vote. Est-ce exagéré de penser que cette expérience pourrait être renouvelée pour motiver les électrices et électeurs de certains quartiers ou d’une certaine frange de la population à aller voter, tout en décourageant les autres ?

Quand la dystopie15 devient la réalité
Si nous pouvons déjà constater une forme de prise de pouvoir sur nos décisions par les algorithmes de certaines applications, que penser de l’influence à venir des intelligences artificielles ? Les géants de la Silicon Valley nous prédisent en effet un monde où l’humain aura bientôt perdu la bataille face à l’IA : en mars 2023, plus de 1300 expert-e-s du secteur (dont Yoshua Bengio, de l’Université de Montréal, connu comme le créateur de l’IA moderne, mais aussi trois chercheurs de Deepmind, filiale de Google, les cofondateurs d’Apple, Pinterest et Skype, ou encore des figures d’entreprises, comme Elon Musk) ont lancé un cri d’alarme pour « ralentir le rythme ». Dans une lettre ouverte, les signataires demandaient de suspendre pour six mois minimum les recherches sur les systèmes d’intelligence artificielle plus puissants que GPT-4, le successeur du modèle sur lequel s’appuie ChatGPT.16

Ces expert-e-s, et bien d’autres, craignent en effet que l’inclinaison de l’être humain pour la facilité et la rapidité, encouragée par les mécanismes de la société de consommation, ne nous entraîne dans un monde dystopique, comme celui de la série « Black Mirror »17. Il est d’ailleurs interpellant de constater que certains épisodes de cette série, diffusée à partir de 2011, ne nous semblent déjà plus aussi fantaisistes que cela ! Ainsi, dans le premier épisode de la saison trois, intitulé « Chute libre », le personnage principal, Lacie Pounce, aimerait pouvoir acquérir un logement dans un quartier huppé. Mais dans la société dans laquelle elle vit, tout est accordé en fonction d’une notation acquise sur un réseau social, notation qui est le résultat des votes de chaque personne qu’elle rencontre. Il lui faut donc améliorer sa note pour pouvoir accéder au logement convoité… Inimaginable en 2011, ce système, qui s’apparente à ce que certain-e-s appellent « l’E-réputation » (ou cyber-réputation), évoque pourtant ce qui se passe en Chine avec « le système de crédit social », mis en place… depuis 2014 ! Il s’agit d’un système de contrôle social qui fonctionne par une notation de la réputation, en y ajoutant un système de récompenses et de pénalités pour celles et ceux respectant ou ne respectant pas les règles. Chaque citoyen-ne ou entreprise se voit attribuer une note, dite « crédit social », échelonnée entre 350 et 950 points, fondée sur les données dont dispose le gouvernement. Le système repose sur des outils de surveillance de masse et utilise les technologies d’analyse du big data pour réduire les possibilités de fraude : 400 millions de caméras de vidéosurveillance ont été installées en Chine en 2020 et grâce au système de reconnaissance faciale, le visage et l’identité des piéton-ne-s traversant hors des passages cloutés, par exemple, sont affichés sur écran géant jusqu’au paiement de leur amende.18

L’instauration des intelligences artificielles dans certains domaines de l’activité humaine vient également poser nombre de questions éthiques. Quand une IA viendra conseiller un-e juge pour rendre son verdict, un-e médecin pour poser son diagnostic ou un-e militaire pour diriger des drones autonomes, quelle sera encore la part de décision laissée à l’humanité ? Qui posera réellement les choix impactant nos vies ? La course à la déshumanisation est d’ailleurs déjà entamée. Plusieurs responsables des GAFAM sont très intéressé-e-s par ce que l’on appelle « le transhumanisme »19 : améliorer les performances, la durée de vie, les capacités intellectuelles ou physiologiques de l’être humain, à des niveaux jamais atteints, par exemple en implantant des puces électroniques dans les cerveaux, des exosquelettes dans les membres ou en modifiant l’ADN pour repousser la mort. Plusieurs filiales du groupe Alphabet (Google) travaillent à ce type de recherches20 et, au vu de la société actuelle, où quelques privilégié-e-s traversent la planète en jets privés et font des citytrips dans l’espace, on peut imaginer que ces biotechnologies vont être réservées à une certaine « élite » !

Être constamment en relation et pourtant ne plus se parler
Pour beaucoup de gens, évoquer la naissance des réseaux sociaux, c’est se remémorer des retrouvailles (entre camarades d’école primaire, vieux potes du service militaire, cousin-e-s éloigné-e-s…), ainsi que les échanges qui ont foisonné ensuite, dans une sorte de « café du commerce » mondial ! Grâce aux réseaux sociaux, tout est devenu relatif : les kilomètres, les années écoulées, les liens qui s’étaient effilochés… avec un sentiment de proximité (des autres, du monde) encore jamais ressenti. Avec le recul, il est intéressant de questionner cette mondialisation de la communication, provoquée par les technologies numériques.

En 2023, avoir accès à Internet, c’est pouvoir communiquer avec plus de 5 milliards de personnes21 et accéder à une quantité d’informations sans précédent. La création des réseaux sociaux a permis l’ouverture de « places publiques virtuelles » : des espaces d’échanges où l’on peut poser des questions, débattre, trouver des informations… Du point de vue légal, les réseaux sociaux sont même devenus une extension de l’espace public en Belgique.22 S’ils nous permettent donc d’entrer potentiellement en contact avec les 3/4 de la population mondiale, on pourrait penser que la diversité des profils et des parcours de vie rencontrés générerait une grande richesse dans les partages de points de vue. Malheureusement, il n’en est rien. Sur les réseaux sociaux, sur les sites des journaux à travers les commentaires (souvent outranciers et la plupart du temps anonymes) laissés sous certains articles, on assiste en réalité à une polarisation du débat inquiétante. Les « pour » et les « contre » s’affrontent à coups de tweets et de punchlines, sans nuances et sans prises de recul. Il ne s’agit pas de s’écouter et d’échanger pour se comprendre mutuellement : il s’agit de faire le buzz ! Antoinette Rouvroy, chercheuse à l’UNamur, alerte : « Comme ce sont des plateformes dont le business-modèle fonctionne à la publicité, l’enjeu est de maximiser l’engagement et les interactions. Pour ce faire, les plateformes ont tout intérêt à favoriser les discours qui suscitent le plus de réactions épidermiques et donc la viralité des contenus. L’enjeu n’est pas du tout de favoriser un débat apaisé, sur des idées mûrement réfléchies. »23 

L’intention des GAFAM n’est donc pas de créer un espace de discussion constructif, une « agora virtuelle » dans cette cité que serait devenu le monde, mais bien de faire naître des divergences d’opinion clivées et extrémistes, de les alimenter et de les diffuser… pour susciter des clics. Pour Mark Hunyadi, philosophe à l’UCLouvain, le danger démocratique est bien présent : «  Le caractère coopératif est nié ! Parce que l’intérêt des géants qui gèrent les plateformes numériques, c’est de nous subdiviser en profils de consommateurs… et non de créer du commun ou de susciter le sens de l’intérêt général si nécessaire à nos démocraties. »24

Cette polarisation du débat est alimentée par ce que l’on appelle « les bulles informationnelles » ou « bulles de filtre », qui vont enfermer les internautes dans leurs certitudes et leurs croyances. Faites l’expérience : une même recherche effectuée par des personnes différentes sur Google ou sur X (ex-Twitter) donnera des résultats différents… car les préférences et centres d’intérêt de chacun-e ont été préenregistrés ! Chaque internaute se voit proposer par les moteurs de recherche propriétaires des résultats « basés sur le passé », c’est-à-dire sur les contenus précédemment consultés, en les comparant aux résultats de milliers d’autres utilisateurs-utilisatrices. Jérôme Duberry, chercheur à l’Université de Genève, en charge du projet « Intelligence artificielle et participation citoyenne » aime décrire la mécanique des bulles de filtre par cette métaphore : « C’est comme s’il y avait une personne devant la bibliothèque de votre université qui vous arrêtait pour vous poser une série de questions sur vous, avant de vous donner accès à un nombre limité de livres. Le tout sans jamais vous laisser voir l’ensemble des ouvrages disponibles et sans que vous sachiez sur quelle base cette décision a été prise. » 25

Illusions et faux-semblants
Les réseaux sociaux ont apporté l’illusion de la relation. Sommes-nous réellement en contact avec nos copains et copines d’enfance en lisant leurs posts ou en regardant les photos partagées sur leur profil ? Savons-nous qui sont vraiment nos « ami-e-s » sur Facebook ? Est-ce possible de souffrir de solitude quand on a des centaines d’ami-e-s virtuel-le-s ? L’utilisation intensive des réseaux dits « sociaux » a pourtant renforcé chez certain-e-s l’angoisse d’être seul-e-s et ignoré-e-s. L’absence de réponse immédiate à un message ou de réactions à un post, la crainte d’être ghosté-e-s26, le fait de découvrir les photos d’une fête où l’on n’a pas été invité-e… peuvent engendrer une réelle souffrance émotionnelle, aggravée par la compétition au nombre d’interactions, de likes ou d’émoticônes, encouragée par certaines applications. Ainsi, Snapchat27 par l’usage d’un « capital flamme » qui grandit quand on poste une photo ou une vidéo, mais qui disparaît quand on néglige trop longtemps l’application, induit l’obligation d’un usage quotidien, afin de maintenir notre score et de continuer à faire partie de la « communauté Snap ». Car le sentiment d’appartenance à une communauté ou à un groupe est l’un des mécanismes mis en place pour rendre les utilisatrices-utilisateurs addicts : être reconnu-e-s, apprécié-e-s, valorisé-e-s, même de manière virtuelle, par des personnes qui partagent nos goûts (pour un chanteur, une actrice, un loisir ou un sport…), cela procure une satisfaction immédiate et contribue à diminuer le sentiment de solitude. Un "J’aime" ou un commentaire sur votre publication injecterait ainsi dans votre cerveau une micro-dose de dopamine suffisante pour vous motiver à rester connecté-e !28

Comme sur les réseaux sociaux, nous sommes nos propres chargé-e-s de communication, beaucoup d’entre nous vont y partager une version relativement surfaite et tronquée de leur personne et de leur vie. En effet, « l’ordinaire » et le « banal » n’ont que peu d’intérêt : place aux plats sublimes, aux rencontres extraordinaires, aux sorties mémorables entre potes, aux belles tenues, aux soirées romantiques… La vie est trop belle en virtuel, quitte à tricher un peu et à masquer la déprime, les disputes, les difficultés d’argent et les complexes. Cette vie partiellement sublimée qui s’affiche joyeusement sur les réseaux sociaux n’est pas sans conséquences, particulièrement chez les plus jeunes et les plus fragiles. En 2021, en France, 56% des 15-34 ans qui utilisent Instagram déclaraient que l’application influençait leur estime d’eux-elles-mêmes et leur moral.29 Surfer sur les profils de ses ami-e-s et découvrir que leur quotidien a l’air tellement plus facile, cela peut faire des dégâts chez un-e adolescent-e mal dans sa peau et en recherche de repères. Comment ne pas penser que sa vie est pourrie quand on passe son temps à la comparer à celle des autres ? Comment aussi ne pas se trouver moche quand on voit à quel point les autres sont toujours beaux et belles sur les photos ?

C’est oublier que tout n’est que mise en scène et retouches : de nombreux filtres installés sur les applications permettent « d’embellir » leurs utilisateurs-utilisatrices, jusqu’à les transformer complètement. À ses débuts, Instagram proposait déjà une sélection de filtres de couleurs pour rendre les photos plus stylées. Petit à petit, ces filtres ont évolué, notamment avec l’apparition de la réalité augmentée : en quelques secondes, il est possible d’affiner son nez, de camoufler les rougeurs et les boutons, de modifier la forme de ses yeux, de rendre ses lèvres plus charnues et d’apporter une totale symétrie à ses pommettes ! Ces filtres modèlent la réalité (forcément imparfaite et diversifiée) des corps et des visages, pour faire en sorte qu’ils correspondent aux normes et diktats véhiculés dans la société. Un « idéal de beauté » qui peut avoir des impacts sur la santé mentale, car à force de ne se voir qu’à travers une image filtrée d’eux-elles-mêmes, certain-e-s peuvent développer une perception biaisée de leur véritable visage et de leur corps. Ainsi, la dysmorphophobie, aussi appelée « Snapchat dysmorphophobie » est une maladie mentale qui se traduit par une préoccupation obsessionnelle concernant ce qu’on croit être un défaut de son apparence physique : même si le défaut est minime et discret, les personnes dysmorphophobiques, souvent âgées de 18 à 25 ans, peuvent passer des heures à essayer de le corriger, voire décider de ne plus sortir de chez elles de peur de se montrer « sans filtres ». Certain-e-s sont également prêt-e-s à en passer par la chirurgie pour se créer un visage sur mesure !30

Faire partie de la solution
L’échelle planétaire des réseaux sociaux et la place énorme que les GAFAM ont prise dans l’accès à l’information et dans les modes de communication confrontent l’humanité à des difficultés inédites. Il ne s’agit pas de regretter le passé, mais de retrouver du pouvoir d’agir individuel et collectif, de reprendre la maîtrise sur nos modes de consommation et de communication, ainsi que de retrouver du libre arbitre. Cela passe par la prise de conscience de ce dans quoi nous sommes embarqué-e-s et des dérives des modèles économiques basés sur l’exploitation des données personnelles. C’était l’un des objectifs de cet article.

Il est illusoire de croire que les GAFAM vont prochainement modifier radicalement le fonctionnement de leurs algorithmes. Les défenseur-e-s des libertés alertent depuis des années : « Quand c’est gratuit, c’est toi le produit !  » Il serait grand temps de les écouter, pour pouvoir à nouveau poser des choix éclairés sur nos usages du numérique.

 

1 C’est-à-dire des GAFAM : Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft, les cinq premières entreprises occidentales, en termes de profits, du secteur des technologies de l’information et de la communication.

2 « Internet, mobile et réseaux sociaux : 30 chiffres clés à connaître en 2023 », BDM – Blog du Modérateur, 27 janvier 2023 : https://www.blogdumoderateur.com/internet-mobile-reseaux-sociaux-chiffres-cles-2023/

3 C’est-à-dire du contenu, des applications ou des abonnements supplémentaires achetés au sein d’une application mobile (qui est souvent gratuite au démarrage).

4 https://kbs-frb.be/fr/barometre-inclusion-numerique-2022

5 « Malgré la numérisation croissante, près d’un Belge sur deux en situation de vulnérabilité numérique », Communiqué de presse, Fondation Roi Baudouin, septembre 2022 : https://kbs-frb.be/fr/malgre-la-numerisation-croissante-pres-dun-belge-sur-deux-en-situation-de-vulnerabilite-numerique

6 Le terme d’obsolescence programmée désigne la limitation, volontaire ou pas, de la durée de vie des appareils et produits, dans le but de pousser à les remplacer plus rapidement.

7Librement emprunté à la pièce « Le Tartuffe ou l’Imposteur », Molière, 1669.

8 Action de « scoller » : verbe intransitif, anglicisme. Faire défiler un contenu sur un écran informatique. https://dictionnaire.lerobert.com/definition/scroller

9 « Les influenceurs au cœur de la stratégie des entreprises », ISCPA, Écoles de journalisme, communication et production : https://www.iscpa-ecoles.com/les-influenceurs-dans-la-strategie-entreprise/

10 « Captologie », La Toupie, publié le 21 septembre 2019 : https://www.toupie.org/Dictionnaire/Captologie.htm

11 Pour en savoir plus, lire l’article « La captologie ou technologie persuasive : pour le meilleur ou pour le pire », Les Chevaliers du Web, 13 octobre 2020 : https://chevaliersduweb.fr/blog/2020/10/13/captologie-technologie-persuasive/

12 « Tristan Harris, l’ex-ingénieur qui veut empêcher la technologie de dégrader l’humain », Le Monde, 24 avril 2019 : https://www.lemonde.fr/economie/article/2019/04/24/tristan-harris-l-homme-qui-veut-empecher-la-tech-de-degrader-l-humain_5454443_3234.html

13 « Tristan Harris : Beaucoup de ficelles invisibles dans la tech nous agitent comme des marionnettes » , Le Figaro, 31 mai 2018 : https://www.lefigaro.fr/secteur/high-tech/2018/05/31/32001-20180531ARTFIG00004-tristan-harris-beaucoup-de-ficelles-invisibles-dans-la-tech-nous-agitent-comme-des-marionnettes.php

14 Pour en savoir plus : https://fr.wikipedia.org/wiki/Cambridge_Analytica

15 Une dystopie est un récit de fiction dépeignant une société imaginaire organisée de telle façon qu’il soit impossible de lui échapper et dont les dirigeant-e-s peuvent exercer une autorité totale et sans contrainte de séparation des pouvoirs, sur des citoyen-ne-s qui ne peuvent plus exercer leur libre arbitre.

16 Pour en savoir plus, lire « L’intelligence humaine contre l’intelligence artificielle, quels enjeux ? », Le Café Pédagogique, 31 mars 2023 : https://www.cafepedagogique.net/2023/03/31/lintelligence-humains-contre-lintelligence-artificielle-quels-enjeux/

17 Les épisodes de cette série sont liés par le thème commun de la mise en œuvre d’une technologie dystopique. Le titre « Black Mirror » fait référence aux écrans omniprésents qui nous renvoient notre reflet. Sous un angle noir et souvent satirique, la série envisage un futur proche, voire immédiat. Elle interroge les conséquences inattendues que pourraient avoir les nouvelles technologies, et comment ces dernières influent sur la nature
humaine et inversement.

18 Pour en savoir plus, « Système de crédit social » : https://fr.wikipedia.org/wiki/Syst%C3%A8me_de_cr%C3%A9dit_social

19 Le transhumanisme est un mouvement culturel et intellectuel international prônant l’usage des sciences et des techniques pour améliorer les capacités physiques et mentales des êtres humains, supprimer le vieillissement et la mort.

20 « Quelles entreprises se cachent derrière Alphabet, le vaisseau mère de Google ? », Adèle Pillon, numera.fr, avril 2022.

21 « En 2022, un tiers de la population mondiale n’a toujours pas accès à Internet, selon l’ONU », Les Numériques, septembre 2022 : https://www.lesnumeriques.com/vie-du-net/en-2022-un-tiers-de-la-population-mondiale-n-a-toujours-pas-acces-a-internet-selon-l-onu-n191901.html

22 « Peut-on tout dire sur les réseaux sociaux ? », Benjamine Bovy, La Libre, lalibre.be, mai 2023.

23 « Les réseaux sociaux vont-ils détruire la démocratie ? », Arnaud Buyssens, rtbf.be, juillet 2023.

24 Ibidem.


25 « Sortez de votre bulle ! », France24 Info, 19 octobre 2020 : https://www.france24.com/fr/europe/20201019-sortez-de-votre-bulle

26 Le ghosting (de l’anglais ghost, « fantôme ») est l’acte qui consiste à mettre fin à une relation avec une personne, sur un réseau social, en interrompant sans avertissement ni explication toute communication avec elle. Certain-e-s professionnel-le-s de la santé mentale considèrent le ghosting comme une forme de violence émotionnelle passive-agressive ou de cruauté émotionnelle : https://fr.wikipedia.org/wiki/Ghosting

27 Snapchat (ou Snap dans le langage courant) est une application de partage de photos et de vidéos de la société Snap Inc.. Elle a été conçue et développée par des étudiant-e-s de Stanford en Californie.

28 « Réseaux sociaux : comment nous rendent-ils accros ? », RTBF.be, 11 janvier 2023 : https://www.rtbf.be/article/reseaux-sociaux-comment-nous-rendent-ils-accros-11134692

29 « Les réseaux sociaux et leurs impacts », CACHEM, 6 février 2023 : https://www.cachem.fr/reseaux-sociaux-impacts/

30 « Souffrez-vous de « Snapchat dysmorphophobie » ? », RTBF.be, 14 mars 2022 : https://www.rtbf.be/article/souffrez-vous-de-snapchat-dysmorphophobie-10953395